Il faut remonter à 2016 et à Rhythm Heaven Megamix, sur 3DS, pour retrouver la trace du dernier épisode. Depuis, la série de rythme la plus délicieusement absurde de Nintendo s’était tue, au point qu’on la croyait rangée, comme tant d’autres, au rayon des franchises que l’on ne ressort qu’une fois par décennie pour un anniversaire. Et puis, sans tambour ni trompette, ou plutôt avec beaucoup des deux, Rhythm Heaven: Groove a débarqué le 2 juillet, sur Switch. Un retour presque timide sur le papier, mais qui ravive une flamme que l’on croyait éteinte. Dix ans plus tard, la question qui brûle les lèvres est simple : la magie opère-t-elle encore ?
Vingt ans de tempo, résumés
Pour saisir ce qui se joue avec Groove, il faut remonter à la source. En 2006, un certain Tsunku, producteur musical star au Japon, souffle à Nintendo l’idée d’un jeu entièrement construit autour du rythme. Ce sera Rhythm Tengoku, sur Game Boy Advance, resté longtemps confidentiel hors de l’archipel. Deux ans plus tard, l’épisode Nintendo DS (connu chez nous sous le nom de Rhythm Paradise) porte la formule à l’international et rencontre un succès inattendu, par le bouche-à-oreille plus que par le marketing.
Suivront un épisode Wii en 2011, plus généreux, puis Rhythm Heaven Megamix sur 3DS, sorte de compilation best-of agrémentée d’inédits. À chaque fois, la même recette, et la même surprise : une série que rien ne prédestinait au succès, cousine des WarioWare par son goût du micro-jeu et de l’absurde, mais qui cultive une identité unique. Là où WarioWare mise sur le réflexe visuel, Rhythm Heaven mise tout sur l’oreille. Groove hérite de ce quart de siècle d’affinage, et c’est peut-être ce qui frappe le plus : rien n’a bougé, et pourtant tout fonctionne encore.
Une philosophie : sentir plutôt que voir
Résumer Rhythm Heaven à quelqu’un qui n’y a jamais touché relève de la gageure. Imaginez des dizaines de saynètes musicales minimalistes où l’essentiel du jeu tient dans un ou deux boutons, à presser au bon moment. Signer un contrat au tempo, expulser des lutins d’un vaisseau, se raser en cadence, renvoyer des balles : chaque tableau invente sa propre mécanique, son propre univers, sa propre chanson. La règle, elle, ne change jamais : il faut sentir le rythme, pas le lire.
C’est là toute la subtilité de la série. Les repères visuels sont volontairement trompeurs ou secondaires ; c’est la musique, et elle seule, qui dicte le bon moment. On apprend à l’oreille, on ferme presque les yeux, on se laisse porter. Cette approche, radicale, explique à la fois la magie de la série et sa capacité à dérouter. Le système de notation, immuable, sanctionne chaque prestation d’un « Recommencez », d’un « Correct » ou d’un « Superbe », et pousse le perfectionniste à recommencer un tableau dix fois pour décrocher la mention parfaite. Ajoutez à cela les fameux remixes, ces medleys qui enchaînent plusieurs mini-jeux d’affilée sur un même morceau, et vous obtenez une boucle de jeu terriblement addictive.
Un mot, enfin, sur une trouvaille qui fait beaucoup pour l’accessibilité de la série : avant chaque nouveau tableau, une courte séquence d’entraînement isole le geste et le tempo, répète le motif jusqu’à ce que l’oreille l’assimile, puis lâche le joueur dans le grand bain. Ce sas, discret mais essentiel, transforme des mécaniques qui pourraient sembler ésotériques en évidences ludiques. Groove conserve ce rituel, et l’on mesure une fois de plus à quel point il est précieux : sans lui, la série perdrait la moitié de son pouvoir de séduction auprès des néophytes.

Rhythm Heaven: Groove, ou le grand buffet
Le premier argument de Groove, c’est sa démesure. Plus de quatre-vingts jeux de rythme en solo, une trentaine supplémentaires en multijoueur : jamais la série n’avait proposé un tel volume. Et le plus impressionnant n’est pas la quantité, mais la constance. L’inventivité ne faiblit presque jamais, chaque tableau apportant son idée, son gag, sa mélodie. On progresse par ensembles, ponctués de remixes qui rebattent les cartes, on débloque des bonus, des variantes plus corsées, des défis annexes qui prolongent la durée de vie bien au-delà de ce que la simplicité apparente laisse deviner.
C’est un buffet à volonté, et l’on y revient par gourmandise autant que par défi. Certains tableaux se bouclent en deux minutes, d’autres exigent une dizaine de tentatives avant que le déclic ne survienne, ce moment délicieux où le geste et la musique ne font plus qu’un. À ce petit jeu, Groove est probablement l’épisode le plus riche de la saga, ne serait-ce que par la masse de contenu qu’il aligne. Le tout à un tarif contenu, argument suffisamment rare aujourd’hui pour être souligné.
Beatspell, la nouveauté qui divise
La grande inédite de cet épisode s’appelle Beatspell. Sous ce nom se cache un mode aux allures de jeu de rôle, une première pour la série, qui enrobe les mini-jeux d’une progression, d’une carte et d’un semblant d’aventure. Sur le papier, l’idée est maligne : elle offre un fil rouge à un format qui, historiquement, en manquait, se contentant d’aligner les tableaux les uns après les autres.
Dans les faits, Beatspell partage. Là où certains y voient un liant bienvenu, une raison supplémentaire d’avancer et une manière d’habiller la collection de mini-jeux, d’autres le jugent dispensable, voire décevant au regard des attentes suscitées par une nouveauté aussi mise en avant. On lui reproche de diluer la pureté arcade de la série, d’ajouter des temps morts là où Rhythm Heaven brillait par son immédiateté. La vérité se situe sans doute entre les deux : Beatspell est une prise de risque louable, imparfaite, qui a le mérite d’exister et de tenter quelque chose, mais qui ne fait clairement pas l’unanimité et que les puristes de l’enchaînement pur pourront ignorer sans grand dommage.

La musique, ce moteur invisible
On ne le répétera jamais assez : dans Rhythm Heaven, la musique n’accompagne pas le jeu, elle est le jeu. Et sur ce terrain, Groove ne déçoit pas. La présence de Tsunku, artisan historique de la saga, se ressent dans une bande-son variée, entêtante, parfois franchement culottée, qui passe de la pop sucrée à des expérimentations plus étranges sans jamais perdre en efficacité. Ce sont ces mélodies qui portent le joueur, qui lui apprennent, à force d’écoute, le bon geste au bon moment.
Le résultat est de ces jeux dont on ressort en fredonnant des airs qui ne nous lâchent plus de la journée. Le sound design, précis et gratifiant, transforme chaque action réussie en petite récompense sonore, et chaque échec en fausse note que l’on entend autant qu’on la voit. C’est peut-être là le vrai tour de force de la série : faire de l’oreille le principal organe de jeu, et y parvenir sans jamais lasser.
Un charme désarmant
Impossible d’évoquer Rhythm Heaven sans parler de sa direction artistique. Minimaliste, colorée, pleine d’un humour pince-sans-rire et d’un sens de l’absurde assumé, elle donne à chaque tableau une personnalité immédiate. Les personnages, souvent réduits à quelques traits, sont pourtant instantanément mémorables, et les situations, d’un décalage réjouissant, arrachent régulièrement un sourire. Groove ne réinvente rien sur ce plan, mais il n’en avait pas besoin : cette patte visuelle fait partie de l’ADN de la série, et elle reste aussi charmante qu’au premier jour.
Une place à part dans le genre
Dans un paysage du jeu de rythme dominé par les scores à rallonge, les partitions défilantes et les licences musicales léchées, façon Taiko no Tatsujin ou Theatrhythm, Rhythm Heaven fait figure d’ovni tranquille. Ici, pas de notes qui tombent le long d’une ligne, pas de tableau de statistiques à décortiquer : juste un tempo, un geste, et la satisfaction pure de tomber juste. Cette épure, presque anachronique, est aussi ce qui rend la série inimitable. Groove ne cherche pas à rivaliser avec les mastodontes du genre ; il cultive sa différence, celle d’un jeu qui préfère la sensation à la performance, l’émotion à la démonstration. À l’heure où tant de productions cherchent à en faire toujours plus, ce parti pris minimaliste a quelque chose de rafraîchissant, presque de reposant.
Ce qui accroche
Tout n’est pas parfait pour autant, et il serait malhonnête de le taire. Premier écueil : la difficulté grimpe vite, parfois dès les premiers tableaux, ce qui peut décontenancer les nouveaux venus habitués à une entrée en matière plus progressive. Rhythm Heaven exige un vrai lâcher-prise, une confiance dans son oreille que tout le monde n’a pas d’emblée, et Groove ne fait pas toujours l’effort de tendre la main.
Deuxième réserve : la précision demandée au quart de poil rend l’expérience sensible à la moindre latence. Sur un téléviseur mal réglé, en mode docké, le décalage entre l’image, le son et l’action peut virer à la crispation, là où le mode portable, plus direct, s’en tire beaucoup mieux. Enfin, malgré la profusion, on compte finalement assez peu de nouveaux favoris véritablement marquants au regard des épisodes précédents : beaucoup de bons tableaux, quelques excellents, mais peu de ces perles instantanées dont on se souvient des années plus tard. Le multijoueur, sympathique, demeure lui aussi plus anecdotique que central. Rien de rédhibitoire, mais de quoi nuancer l’enthousiasme.

Le pari de la première Switch
Reste un choix pour le moins curieux. Nintendo sort Groove sur Switch première du nom, et non sur Switch 2, alors que la nouvelle console règne depuis plus d’un an. Le jeu y est bien sûr parfaitement compatible, mais sans la moindre mise en valeur spécifique, sans amélioration technique pensée pour le nouveau matériel. On y lit comme un adieu affectueux à la machine qui a redéfini le jeu portable, un dernier grand titre maison glissé sur la console sortante avant de tourner définitivement la page, à surveiller de près dans votre agenda des sorties.
Le geste est touchant sur le principe, un brin frustrant en pratique pour qui espérait une version taillée pour la Switch 2. Mais peut-être est-ce cohérent, au fond : Rhythm Heaven n’a jamais eu besoin de la dernière technologie pour exister. Une chanson, un bouton, un tempo, cela suffit. Et cela, la première Switch le fait très bien.
Pour qui, et comment y jouer
Reste une question pratique : à qui s’adresse Groove, et comment en profiter au mieux ? Aux fans de la série, évidemment, qui retrouveront ici tout ce qu’ils aiment, en plus copieux. Aux curieux, aussi, à condition d’accepter sa courbe de difficulté et son exigence de précision. Notre conseil : privilégier le mode portable, plus réactif, et jouer par sessions courtes plutôt que d’enchaîner les tableaux jusqu’à l’écœurement, car la magie opère surtout à petites doses, quand chaque mini-jeu reste une surprise. C’est un jeu que l’on savoure comme une friandise, pas comme un plat de résistance. Et c’est peut-être la plus belle preuve de sa réussite : Groove donne envie d’y revenir, encore et encore, ne serait-ce que pour décrocher ce « Superbe » qui nous a échappé de peu la veille.
Dix ans d’attente pour un retour qui ne déçoit pas. Rhythm Heaven: Groove est un festival de créativité, de musique entêtante et d’humour absurde, porté par un contenu pléthorique et une formule qui n’a rien perdu de sa magie. Le mode Beatspell divise, la difficulté ne fait pas de cadeaux et il manque peut-être ce nouveau classique instantané pour marquer durablement les esprits, mais l’essentiel est là : c’est précisément le Rhythm Heaven qu’on espérait, un feu d’artifice de bonne humeur qui offre un adieu magnifique à la première Switch. Pour peu que vous ayez un tant soit peu le sens du rythme, foncez sans réfléchir.




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