Carrie, nouvelle élève à Ewen High

Tout commence par une mort, et ce n’est pas celle qu’on attend. Ralph White, le père, tombe d’un chantier. C’est la première scène des 8 épisodes, et la dernière sera le bal.
En venant annoncer la nouvelle, les services sociaux trouvent Margaret et sa fille cachées dans un placard, et l’assistante sociale résume la famille d’une formule glaçante : une secte à trois. Margaret doit trouver un travail pour garder la garde de Carrie, et Carrie, qui n’a jamais connu que la maison et la Bible, doit aller au lycée.
C’est le premier grand choix de Flanagan, et il change tout. Sa Carrie n’est pas la souffre-douleur résignée du roman, humiliée depuis l’enfance par les mêmes camarades. C’est une nouvelle venue, curieuse de tout, qui coud ses vêtements, cite Anne… la maison aux pignons verts au proviseur et découvre avec émerveillement un monde dont on l’a tenue à l’écart. Elle passe le détecteur de métaux à l’entrée de Ewen High et fait sonner son crucifix. Quand l’alarme d’un exercice d’intrusion armée retentit, elle croit le danger réel, et les néons se mettent à clignoter.
Le lycée de Chamberlain, dans le Maine, est donc celui de 2026, avec ses portiques, ses exercices de tir et ses couloirs où chacun filme tout. Flanagan l’a dit lui-même : Stephen King, il y a un demi-siècle, n’aurait jamais pu imaginer des enfants qui passent un détecteur de métaux et vivent chaque jour avec le spectre des tireurs dans les écoles, comme une part normale de la vie. La série ne s’appesantit pas sur le sujet. Elle le pose dans le décor, et le décor suffit.
Plug it up, en format vertical
La scène des vestiaires est le point de passage obligé de toute adaptation de Carrie, et c’est là que la série gagne sa raison d’être. Carrie a ses premières règles sous la douche, croit qu’elle va mourir, et les autres filles lui jettent des protections hygiéniques en scandant « Plug it up ». Le geste est le même qu’en 1974. La différence, c’est que Chris Hargensen filme.
Flanagan résumait son projet d’une phrase : Carrie White dans un vestiaire où tout le monde a un téléphone à la main, c’est une tout autre histoire. Il ajoutait que son équipe ne racontait pas l’histoire telle qu’elle avait déjà été racontée, et qu’elle ne faisait pas une série sur la télékinésie. Le sujet, c’est la destruction d’une communauté par des outils très modernes. La vidéo circule, un compte Instagram anonyme baptisé « Carrie Red » naît dans la foulée, et l’humiliation, qui durait une matinée dans le roman, devient permanente, consultable, partageable.
C’est l’idée la plus forte de la série, et elle tient jusqu’au bout. On ne compte plus les plans sur des écrans, des notifications, des visages éclairés par un téléphone, et cette répétition n’a rien de gratuit : elle construit, épisode après épisode, la mécanique qui mène au gymnase. Stephen King lui-même a salué une version qu’il juge brillante, dont ce qu’elle dit des réseaux sociaux est à ses yeux choquant et vrai. On partage son avis.
Le titre du premier épisode, « First Period », donne le ton. Tous les épisodes portent le nom d’un cours, de « Foreign Language » à « AP Physics », comme un emploi du temps qui mène inexorablement au bal. Le premier joue sur le double sens de period, la première heure de cours et les premières règles. Flanagan aime ce genre de clin d’œil, et celui-là est réussi. Les 8 épisodes sont arrivés d’un bloc sur Prime Video, et leurs titres se lisent comme un emploi du temps.
- 1. « First Period » : les premières règles, et la première heure de cours
- 2. « Foreign Language »
- 3. « Social Studies »
- 4. « Dramatic Arts »
- 5. « Physical Education »
- 6. « Home Economics »
- 7. « Romantic Literature »
- 8. « AP Physics » : le bal
Margaret aime sa fille

Le second grand choix concerne la mère. Chez King comme chez De Palma, Margaret White est une figure de terreur, fanatique et violente. Flanagan l’assume sans détour : Margaret a toujours été une maltraitante, définie par la peur et la haine qu’elle éprouve pour sa fille, alors que dans sa version, elle aime farouchement Carrie et ne sait simplement pas comment la protéger.
Le pari aurait pu tout affadir. Il tient grâce à Samantha Sloyan, fidèle de Flanagan, pour qui le rôle a été écrit. L’actrice expliquait qu’elle ne voulait pas perdre l’idée que Margaret reste dangereuse, une menace pour Carrie. Elle y parvient. Sa Margaret travaille comme caissière, fait la morale aux clients, se fait reléguer à l’équipe d’entretien, installe des caméras cachées chez elle, et finit par découvrir à son tour les réseaux sociaux, au point d’en devenir une figure locale qui diffuse en direct une réunion de parents d’élèves. Le fanatisme religieux du roman devient un fanatisme d’aujourd’hui, celui des vidéos indignées et des complots.
La transposition est fine, mais elle a un coût. Margaret fait moins peur qu’une Piper Laurie, et la menace du placard de prière, central dans le roman, perd de sa force quand la mère passe la moitié de la série à défendre sa fille contre le lycée. C’est le prix d’une Margaret plus humaine, et la série le paie volontiers.
Summer H. Howell, la révélation

Plus de 1 400 actrices ont auditionné pour le rôle. Summer H. Howell l’a emporté, et elle a délibérément refusé de voir le film de 1976 pour ne pas en être influencée. Le résultat lui donne raison. Sa Carrie n’a rien d’une victime figée : elle rit, elle danse, elle découvre la gentillesse de certains camarades, et ses pouvoirs se déclenchent aussi sous l’effet de la joie, pas seulement de la colère. L’actrice disait s’être sentie liée au personnage dès le début, parce qu’il a tellement envie de découvrir le monde.
La série en devient douloureuse à regarder. Flanagan voit d’ailleurs Carrie comme une tragédie bien plus que comme une histoire d’horreur, et pense que rien dans cette histoire n’est inévitable. Chaque épisode montre une main tendue, une invitation, un moment où tout aurait pu basculer du bon côté. Le spectateur sait comment finit le bal. Carrie, elle, y croit.
Autour d’elle, la série prend le temps de donner une épaisseur à ceux qui n’en avaient guère. Chris Hargensen, interprétée par Alison Thornton, n’est plus une simple peste : son père est ruiné, sa mère divorce, l’université dont elle rêve lui échappe faute d’argent. Sue Snell (Siena Agudong) et Tommy Ross (Joel Oulette) ont leurs propres failles. Matthew Lillard compose un proviseur dépassé, Amber Midthunder une professeure de sport qui s’implique trop pour son propre bien. La série ne pardonne rien à personne, mais elle explique beaucoup.
Le cours d’histoire de trop
Reste ce qui empêche la série d’être grande. À partir du deuxième épisode, chaque chapitre s’ouvre sur un prologue situé ailleurs et à une autre époque : une mère qui soulève une voiture pour sauver son fils en 1982, une femme filmée en train de léviter dans un embouteillage en Chine, une évocation de Jeanne d’Arc et des sorcières. Une narratrice, incarnée par Kate Siegel, relie ces destins. L’idée est de montrer que Carrie n’est pas seule, qu’elle appartient à une longue lignée de femmes douées, moquées puis détruites.
L’intention se défend. Dans les faits, ces vignettes cassent le rythme et ouvrent une mythologie que huit épisodes ne suffisent pas à développer. Elles ajoutent une couche de surnaturel organisé à une histoire dont la force tenait à sa solitude. Seul le prologue du sixième épisode, avec deux voyantes, la fausse et la vraie, atteint la puissance d’un court-métrage.
Ce même épisode, réalisé par Hiromi Kamata, venue de Shōgun, est d’ailleurs le sommet de la série. Tout s’y noue : la médiation entre les familles qui tourne au spectacle, un drame chez les adultes qu’on ne voyait pas venir, une confrontation entre la mère et la fille d’une violence enfin à la hauteur du roman. Les trois épisodes qui le précèdent, en revanche, s’étirent. On y suit des intrigues secondaires qui n’aboutissent pas toutes, et la tension monte trop lentement pour des épisodes de cinquante minutes.
Emaline, l’amie encombrante
Flanagan ajoute aussi un personnage absent du roman, Emaline (Thalia Dudek), la seule élève qui n’a pas peur des pouvoirs de Carrie et qui l’aide à les maîtriser. Sa nature réelle, que nous ne dévoilerons pas, fait partie des surprises que le créateur promettait avant la sortie.
C’est là que la relecture déraille un peu. Flanagan expliquait que la vengeance suppose une volonté et une intention, alors que sa Carrie réagit en temps réel à ce qu’elle subit. L’intention est généreuse. Mais en confiant à un tiers une partie de l’élan qui mène au massacre, la série retire à son héroïne une part de sa responsabilité, et donc de sa tragédie. La Carrie de King était terrible parce qu’elle était seule, et cette solitude manque cruellement ici.
Le bal, enfin

Le septième épisode s’achève sur l’image que tout le monde attend : le seau, le sang, un silence, puis les rires. Le bal lui-même occupe le dernier épisode, et il réserve quelques idées fortes, à commencer par le rôle qu’y jouent, encore une fois, les téléphones. Summer H. Howell le résumait parfaitement : Carrie a le cœur brisé de voir ceux qu’elle croyait enfin de son côté sortir leur téléphone pour filmer, encore une fois.
La séquence a demandé plus de deux semaines de tournage de nuit, et cela se voit dans sa noirceur. Elle est pourtant trop courte. Après six heures de préparation patiente, le massacre se règle en une poignée de minutes, et la série enchaîne aussitôt sur ses révélations et sa propre mythologie. On attendait une apothéose. On a une conclusion pressée de passer à autre chose.
Car la fin, sans rien en dévoiler, s’écarte franchement du roman et ouvre des portes plutôt que de les refermer. Flanagan dit rêver d’une trilogie, tout en reconnaissant n’avoir ni plan ni carte pour la suite. Prime Video n’a annoncé aucune saison supplémentaire à ce jour. En l’état, Carrie se termine comme le premier chapitre d’une histoire plus vaste, et c’est peut-être son plus gros défaut : une mini-série qui ne se résout pas tout à fait.
La troupe Flanagan au complet

Les habitués de Mike Flanagan retrouveront sa famille d’acteurs, de Samantha Sloyan à Kate Siegel, en passant par Rahul Kohli, Matthew Lillard ou Katee Sackhoff, et ses grands monologues qui laissent les scènes respirer. Quatre épisodes ont été confiés à des réalisatrices, dont Kate Siegel et Kyra Sedgwick, un choix délibéré pour une histoire qu’il voit comme une histoire d’émancipation féminine. La musique des Newton Brothers accompagne une sélection de chansons presque toutes chantées par des voix féminines, au risque parfois d’en faire trop dans les moments où un silence aurait suffi.
La mise en scène reste celle d’un des meilleurs artisans du genre. On ne trouvera pourtant pas ici les grandes frayeurs de The Haunting of Hill House. Carrie fait rarement peur, et ce n’est visiblement pas son but. C’est d’abord un drame familial et lycéen, une série sur la cruauté ordinaire, la solitude et ce que deviennent la gentillesse et la sincérité dans un monde qui filme tout.
Carrie réussit l’essentiel : justifier sa propre existence. En plaçant des téléphones dans le vestiaire et une mère aimante dans la maison, Mike Flanagan trouve un angle neuf à une histoire racontée cent fois, et Summer H. Howell comme Samantha Sloyan y livrent deux des plus belles interprétations de l’année. La série paie pourtant ses ambitions : ses prologues historiques et le personnage d’Emaline éparpillent un récit qui tirait sa force de sa simplicité, le milieu s’étire, et le bal, si longtemps attendu, passe trop vite. Reste une relecture sincère et souvent bouleversante, qu’on recommande sans hésiter à qui accepte de voir Carrie autrement. Les puristes du roman et du film de 1976 risquent, eux, de ne pas danser jusqu’au bout.
Questions fréquentes
Combien d’épisodes compte Carrie, et où la voir ?
La série compte 8 épisodes, mis en ligne d’un coup sur Prime Video le 7 octobre 2026. Chacun porte le nom d’un cours, de « First Period » à « AP Physics ».
Faut-il avoir vu le film de 1976 pour suivre la série ?
Non. La série repart du roman de Stephen King et raconte l’histoire depuis le début. Elle s’écarte assez du film de Brian De Palma pour que le connaître ne serve qu’à mesurer les écarts.
Qu’est-ce qui change par rapport au roman ?
Trois choses. Carrie White est une nouvelle élève et non la souffre-douleur de toujours, sa mère Margaret l’aime au lieu de la haïr, et l’humiliation du vestiaire circule en vidéo. Mike Flanagan ajoute aussi un personnage absent du livre.
La série fait-elle peur ?
Rarement, et ce n’est pas son but. C’est d’abord un drame familial et lycéen sur la cruauté ordinaire. Les frayeurs de The Haunting of Hill House n’ont pas d’équivalent ici.
Y aura-t-il une saison 2 de Carrie ?
Rien n’est annoncé à ce jour. Mike Flanagan dit rêver d’une trilogie sans avoir de plan arrêté, et la fin de la saison ouvre des portes plutôt qu’elle n’en referme.


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