Sommaire
- Le code couleur de Jennifer Bryan
- Jimmy McGill en saison 1
- La saison 2 rapproche Jimmy et Kim
- Chuck McGill dans la saison 3
- Saul Goodman naît à la fin de la saison 4
- Saul Goodman s'impose en saison 5
- Les disparitions de la saison 6
- Le noir et blanc des années Gene Takavic
- La cigarette en couleur de « Saul Gone »
- Les couleurs de Better Call Saul en 6 saisons
- Les couleurs de Better Call Saul en questions
- Sources
Better Call Saul est une série créée par Vince Gilligan et Peter Gould, diffusée sur AMC de 2015 à 2022. On y suit Jimmy McGill, petit avocat d’Albuquerque, pendant les 6 saisons qui en font Saul Goodman, l’avocat véreux de Breaking Bad.
Les couleurs de Better Call Saul racontent une histoire parallèle aux dialogues, de la Suzuki jaune à portière rouge de Jimmy au bleu impeccable de Howard Hamlin. Elles confrontent les personnages à ce qu’ils font et à ce qu’ils prétendent être, du costume brun des débuts à la dernière cigarette partagée avec Kim. Que disent-elles de Jimmy McGill ?
Premier épisode des Chroniques Cutscene. Cette chronique suit les 6 saisons scène par scène, avec les explications de la costumière Jennifer Bryan, des créateurs et des réalisateurs. Quand une lecture va plus loin que leurs déclarations, nous le précisons. Attention : révélations majeures, dénouement compris.
Le code couleur de Jennifer Bryan

Un code qui range les personnages
Jimmy McGill roule dans une vieille voiture jaune à la portière rouge, et les bureaux de ses confrères sont dominés par le bleu. Son costume brun semble avoir connu des jours meilleurs. Quelques années plus tard, le même homme porte des chemises jaunes, des vestes rouges et des cravates impossibles à ignorer.
La série hérite de Breaking Bad son goût pour la couleur et s’en sert autrement. Jennifer Bryan, costumière des deux séries, l’expliquait à Esquire en février 2015. Dans Breaking Bad, les couleurs montraient le parcours des personnages. Dans Better Call Saul, elles les rangent dans leur catégorie. Le monde légal porte des « couleurs militaires », bleu marine, vert et bleu. Les criminels portent du rouge, de l’orange et les teintes du désert du Nouveau-Mexique. Jimmy, qui vit des deux côtés de la barrière, reçoit le brun.
Le principe paraît simple, et la série passe 6 saisons à en montrer les limites. Appartenir au monde légal n’oblige personne à agir honnêtement, et porter les couleurs du crime n’empêche pas d’avoir une conscience.
Le bleu des cabinets d’avocats

Le bleu domine l’identité de Hamlin, Hamlin & McGill, le cabinet que tout le monde appelle HHM. Howard a même donné un nom à sa nuance maison, le « Hamlindigo Blue ». Il la porte sur ses costumes, avec chemises claires, cravates discrètes et coupes impeccables. Chuck évolue lui aussi dans des bleus et des couleurs froides, tout comme Kim lorsqu’elle défend sa place au sein du cabinet. Le bleu fait partie d’une présentation maîtrisée jusqu’au moindre geste, conçue pour inspirer confiance.
Cette apparence ne prouve aucune vertu. Chuck respecte la loi avec ferveur et nourrit pourtant un ressentiment tenace envers Jimmy. Howard peut se montrer injuste ou aveuglé par son statut sans être l’homme malveillant que Jimmy imagine. Le bleu signale l’appartenance à un système de règles et de procédures, et les scénaristes peuvent ainsi critiquer les institutions sans faire de ceux qui les incarnent des méchants.
Le vert du monde légal
Jennifer Bryan range les verts, avec le bleu marine et le bleu, parmi les « couleurs militaires » du monde légal. L’équation « vert = argent » que l’on prête volontiers à Breaking Bad ne s’applique donc pas ici.
Mike Ehrmantraut complique ce code. À son arrivée dans la série, il travaille dans une cabine de parking où il applique un règlement mesquin avec une obstination absolue. La costumière précise l’avoir habillé en gris. Plus tard, les bleus, gris et verts sourds de ses vêtements fonctionnels contrastent avec les couleurs affichées du cartel. On peut y lire son besoin d’ordre : Mike accepte de commettre des crimes, mais prétend conserver des règles personnelles.
Le rouge de Tuco Salamanca

À l’opposé, le rouge accompagne souvent le monde criminel. Dans « Mijo » (S1E2), Tuco Salamanca porte une chemise à motifs rouge saumon lorsqu’il menace Jimmy et les deux skateurs dans le désert. À ses côtés, Nacho se distingue par une chemise à motifs bleus, gris et blancs, plus éteinte : c’est lui qui tente de contenir Tuco et d’empêcher un massacre. Quand il propose ensuite à Jimmy de voler l’argent des Kettleman, le rouge occupe davantage sa silhouette. D’une scène à l’autre, les couleurs suivent son passage du rôle de médiateur à celui d’instigateur.
On retrouve le rouge chez Marco, le complice des anciennes arnaques de Jimmy, et dans l’univers des Salamanca. Il peut évoquer la violence et le danger, et aussi le plaisir de la transgression. Chez Nacho, qui vit entouré de couleurs chaudes, cette palette finira par ressembler à une appartenance dont il cherche désespérément à s’échapper.
Pour Jimmy, contourner les règles procure un plaisir immédiat. Ses arnaques lui permettent d’improviser et d’exploiter les faiblesses de ses adversaires. L’argent n’en est pas toujours le motif : arnaquer est aussi sa façon d’exister dans un monde qui, estime-t-il, lui refuse la reconnaissance qu’il mérite.
L’orange que Jimmy convoite

L’orange se place entre le rouge criminel et les tons discrets des institutions, et la série s’en sert dans des scènes précises. Dans « Hero » (S1E4), Jimmy s’arrête devant une chemise orange vif chez le tailleur, alors qu’il est précisément venu acheter le costume bleu qui lui permettra d’imiter Howard Hamlin. Jennifer Bryan a expliqué que cet instant avait été conçu avec les scénaristes pour montrer ce que Jimmy porterait s’il avait l’argent et la liberté de choisir. Il convoite l’orange, mais repart habillé en homme respectable.
Plus tard, Saul enfilera ces teintes orangées sans hésiter, pour se faire voir, attirer le client et provoquer ses confrères.
Un jaune plus difficile à lire
Le jaune est plus difficile à ranger. On peut y voir la couleur de ceux qui hésitent entre la loi et sa transgression. Cette lecture, qui est la nôtre, tient pour la Suzuki de Jimmy ou les bureaux Wexler-McGill. Le jaune habille aussi des personnages qui cherchent à paraître plus grands, plus importants ou plus prospères qu’ils ne le sont.
Il attire le regard, et il appartient au logo de Saul Goodman, rouge et jaune selon Peter Gould. Une chemise jaune donne à Saul son allure criarde.
Le Hummer jaune de Daniel Wormald
Daniel Wormald, surnommé Pryce, fournit l’un des contrepoints les plus amusants à Jimmy. Cet informaticien qui revend illégalement des médicaments s’offre un imposant Hummer jaune, orné d’une flamme rouge. Dans « Switch » puis « Cobbler » (S2E1-2), Mike lui fait comprendre que cette extravagance est catastrophique pour quelqu’un qui cherche à dissimuler des activités criminelles. Daniel croit afficher sa réussite ; il affiche surtout sa vulnérabilité.
Comme la Suzuki de Jimmy, le Hummer appartient à un homme qui veut être reconnu. Jimmy ne peut pas se payer une voiture convenable, alors que Daniel dépense son argent tout neuf dans un véhicule voyant. Chez Jimmy, le jaune accompagne la précarité et l’ambition ; chez Daniel, l’argent facile et l’aveuglement. Dans les deux cas, il trahit des hommes qui maîtrisent mal leur image.
Le costume brun de Jimmy McGill

Jennifer Bryan dit avoir choisi le brun parce que Jimmy vit des deux côtés de la loi. En peinture, mélanger du rouge, du jaune et du bleu peut donner du brun, et l’image va bien à Jimmy McGill. Il connaît le monde de la loi, il est attiré par la transgression et il passe une grande partie de sa vie entre les deux. Ce mélange des 3 couleurs est notre lecture, la costumière ne l’a jamais formulé.
Au début de la série, Jimmy n’a rien d’un homme corrompu. Il défend sincèrement ses clients, se montre généreux et cherche l’approbation de son frère. Il sait aussi mentir, manipuler et prendre un plaisir évident à tromper quelqu’un. Ses qualités et ses défauts coexistent sans former 2 personnalités séparées. Son costume brun habille une identité dont les éléments contradictoires ne parviennent jamais à s’accorder durablement.
Les couleurs d’Albuquerque
Une partie de la palette vient de la ville où se déroule l’histoire. Judy Rhee, cheffe décoratrice de la saison 4, l’expliquait en 2019 au site Art Departmental. Les turquoise et les mauves de la série peuvent sembler un peu rétro, et ils cessent de l’être quand on se rend sur place.
La couleur passe par 3 canaux : les costumes, les décors et la lumière. Une chemise bleue situe socialement un personnage, un mur jaune installe un lieu, et un éclairage rouge change l’atmosphère d’une scène sans toucher aux vêtements. Tous n’ont pas valeur de message, ce que Peter Gould dit lui-même.
Jimmy McGill en saison 1
Des boutons cousus trop haut
Quand les spectateurs découvrent Jimmy McGill en 2015, il tente de lancer sa carrière d’avocat. Il travaille dans l’arrière-salle d’un salon de manucure, peine à trouver des clients et roule dans une vieille voiture presque ridicule. Son costume brun croisé cherche la respectabilité sans atteindre l’élégance de ceux de Howard Hamlin. Pour Bryan, ce brun dit aussi un statut inférieur et une certaine insécurité : Jimmy veut avoir l’air de réussir avant d’en avoir les moyens.
Jennifer Bryan l’a voulu imparfait. Elle a fait coudre les boutons de la veste plus haut que la normale, si haut que Vince Gilligan les a surnommés les « boutons tétons ». Elle a aussi modifié la pente des épaules et placé certaines poches du mauvais côté, jusqu’à obtenir un costume légèrement faux. Les tailleurs italiens qui le fabriquaient ont protesté, puis ont suivi ses consignes.
Jimmy connaît les codes du métier et sait comment un avocat doit se présenter. Son apparence reste pourtant une imitation imparfaite de celle des hommes qu’il admire ou qu’il envie. Il veut être reconnu pour son travail, par Chuck d’abord, mais son passé d’escroc et ses méthodes continuent de peser sur le regard des autres. Il porte déjà les vêtements d’un personnage qu’il essaie de devenir.
La Suzuki Esteem jaune à la portière rouge

La voiture de Jimmy est l’exemple le plus explicite de ce langage. Il conduit une Suzuki Esteem jaune et usée, dont une portière est rouge. L’ensemble ressemble à une réparation de fortune, et pourtant rien n’y doit au hasard. Peter Gould l’expliquait au quotidien britannique The Independent en avril 2015. Le rouge et le jaune sont les couleurs du logo de Saul Goodman, d’où ce jaune qu’il qualifie de « maladif ».
C’est Vince Gilligan qui a choisi le modèle, après avoir remarqué le mot « Esteem » à l’arrière d’une voiture. En anglais, il désigne l’estime, précisément ce que Jimmy cherche à obtenir. Selon Gould, la portière rouge donne à l’ensemble « un pathos unique ».
Sur la voiture, ces couleurs disent la précarité et l’absurdité de sa situation. Dans les publicités de Saul Goodman, elles deviendront des signes de reconnaissance et de réussite commerciale. Sa future identité flamboyante est déjà peinte sur l’objet qui montre le mieux son échec social.
Le rouge des Kettleman
Dès la saison 1, la série brouille la frontière entre les deux mondes. Craig et Betsy Kettleman se présentent comme des citoyens respectables, alors qu’ils ont détourné de l’argent public du comté de Bernalillo. Lors de leur première rencontre avec Jimmy, le couple arbore des bleus qui semblent correspondre à cette respectabilité revendiquée. Mais des rouges et des teintes plus chaudes apparaissent dans leur garde-robe au fil de l’affaire. Jennifer Bryan a confirmé qu’elle les avait pensés dans la palette des criminels, « bien qu’ils soient respectables ».
Les bleus de leur apparence sociale cèdent ainsi la place aux rouges à mesure que la fraude se découvre, et notre regard sur le couple change avec eux. Les Kettleman appartiennent socialement au premier monde et agissent déjà selon les méthodes du second.
Les lumières du salon de manucure

Dans « Nacho » (saison 1, épisode 3), Jimmy doit décider quoi faire du danger qui menace les Kettleman. Le salon de manucure où il travaille oppose des zones froides et des couleurs plus chaudes. Jimmy pourrait se servir de ce qu’il sait pour ses propres intérêts, et il choisit de prévenir anonymement le couple depuis une cabine publique. Il est capable de décisions courageuses, même quand il a contribué à créer le problème.
Cette lecture de la mise en scène est la nôtre, et rien ne dit que chaque source lumineuse de la séquence a reçu une valeur morale. Le résultat va pourtant dans le sens du langage de la série : Jimmy se tient au milieu de plusieurs couleurs comme entre plusieurs manières d’agir.
Le costume parfait de Howard Hamlin
Howard est le personnage dont l’identité professionnelle passe le plus clairement par les vêtements. Dans « Hero » (saison 1, épisode 4), Jimmy copie la tenue de son rival pour une affiche publicitaire. Jennifer Bryan a alors demandé au tailleur italien qui habillait Patrick Fabian, l’interprète de Howard, de couper le costume de Hamlin à la taille de Bob Odenkirk, « mais parfait ». Celui de Howard est impeccable, « juste au bouton près ».
Le costume de Howard fonctionne comme une armure. Il impose une distance entre lui et ses interlocuteurs, et entre son image publique et ses difficultés personnelles. Quand la série montrera l’homme derrière le dirigeant de HHM, la rigidité de cette présentation prendra un autre sens.
La saison 2 rapproche Jimmy et Kim
La garde-robe de Kim Wexler

Au début de la série, Kim s’habille bien plus discrètement que Jimmy, en tailleurs sombres, bleus ou noirs, adaptés à son métier. Ses vêtements racontent aussi son origine sociale. Kim a commencé au service du courrier de HHM, qui lui a ensuite payé ses études de droit.
Jennifer Bryan l’expliquait à Vanity Fair en 2017. Kim ne peut pas s’offrir de costumes Armani : elle achète la veste, puis la jupe, et fouille les rayons de soldes jusqu’à trouver le bon chemisier. Rhea Seehorn, qui l’interprète, raconte avoir été émue en reconnaissant dans ces tenues les femmes actives de son enfance.
Howard semble né dans l’élégance, et Kim doit fabriquer elle-même les signes de sa réussite. La sobriété de ses vêtements dit son attachement à la loi, son ambition, son origine modeste et le sérieux avec lequel elle veut être considérée.
Le gobelet « World’s 2nd Best Lawyer »
Dans « Cobbler » (saison 2, épisode 2), Kim offre à Jimmy un gobelet de voyage jaune. Elle a corrigé elle-même l’inscription d’origine, « World’s Best Lawyer », en « World’s 2nd Best Lawyer », deuxième meilleur avocat du monde. Le jaune rappelle la carrosserie de la Suzuki. Peter Gould a expliqué les couleurs de la voiture, pas celles du gobelet, et le rapprochement reste donc le nôtre. Les deux objets appartiennent à un Jimmy encore modeste, partagé entre son ambition et son goût pour les méthodes douteuses.
Le même épisode ajoute un détail comique. Le gobelet tient parfaitement dans le porte-gobelet de la vieille Suzuki, mais pas dans celui de la Mercedes que lui fournit le cabinet Davis & Main. On peut y lire une métaphore de son parcours. Le cadeau de Kim trouve sa place dans la vie bancale de Jimmy, pas dans le confort de la réussite qu’il recherche.
L’objet a même droit à une seconde vie. Au début de la saison 5, Kim offre à Jimmy un nouveau gobelet jaune, marqué « World’s 2nd Best Lawyer Again », pour fêter sa réintégration au barreau. C’est ce nouveau cadeau qui l’accompagne dans « Bagman » (S5E8) : Jimmy tombe dans une embuscade en plein désert, et sa voiture est criblée de balles. Dans « Bad Choice Road » (S5E9), Kim découvre un impact de balle sur le gobelet. Elle comprend aussitôt que le récit de Jimmy ne correspond pas à ce qu’il a vécu.
Le gobelet a commencé comme une plaisanterie amoureuse, il est devenu un souvenir, puis la preuve du danger dans lequel Jimmy a entraîné Kim. Dans le désert, la voiture qui annonçait Saul Goodman et le cadeau qui rappelait Kim sont frappés par les mêmes balles. Au début de la saison 6, Kim finit par jeter le gobelet endommagé. Le cadeau amusant matérialise désormais ce qu’ils voudraient laisser derrière eux. Le bouchon de Zafiro Añejo connaît le sort inverse : ce souvenir de leurs premières escroqueries est conservé jusque dans la luxueuse demeure de Saul.
Les Post-it de Kim
Dans « Rebecca » (saison 2, épisode 5), Kim est reléguée par HHM au sous-sol, à la relecture de documents. Pour regagner sa place, elle s’installe dans une cage d’escalier vide et appelle ses anciens contacts un par un, à la recherche d’un gros client. Ses Post-it de couleur s’accumulent au rythme du montage, et ils donnent une forme presque tangible à sa persévérance.
Loin des tenues voyantes de Jimmy, Kim bâtit sa réussite en répétant méthodiquement les mêmes gestes, et ses Post-it deviennent le portrait de sa détermination. Jimmy se sert de la couleur pour attirer le regard, Kim pour organiser son travail.
Les murs jaunes de Wexler McGill

Lorsque Jimmy et Kim s’installent dans leurs bureaux communs, ils tentent de faire cohabiter deux visions du métier d’avocat. Leur cabinet possède une palette particulièrement révélatrice : le bleu des espaces associés à Kim contraste avec les teintes plus chaudes de l’univers de Jimmy. Dans les parties communes, le jaune moutarde occupe une place dominante.
Mais un détail attire davantage l’attention. Sur l’un des murs, une grande surface bleu-gris rencontre le jaune le long d’une ligne brune en zigzag. Les couleurs ne se fondent pas l’une dans l’autre : elles restent séparées par une frontière irrégulière.
Cette composition fait écho au langage visuel défini par Jennifer Bryan. Le bleu accompagne le monde juridique, tandis que le brun caractérise Jimmy, un homme qui évolue des deux côtés de la loi. Le jaune peut, quant à lui, évoquer l’ambiguïté de cette position intermédiaire.
Le rapprochement prend une dimension particulière dans « Lantern » (saison 3, épisode 10). Après l’accident de Kim, le couple décide de quitter ces bureaux. La fresque demeure derrière eux, alors que leur première tentative de construire un avenir professionnel commun prend fin.
On peut alors lire cette ligne brune comme une représentation de leur équilibre fragile : Jimmy tente de relier deux univers sans jamais parvenir à effacer complètement ce qui les sépare. Ses contours accidentés évoquent une relation faite de rapprochements, de compromis et de désaccords.
Le cabinet réunissait leurs deux noms. Ses murs semblent déjà raconter la difficulté de faire coexister leurs deux façons de vivre.
Le gris de Davis & Main
Lorsque Jimmy rejoint Davis & Main, son apparence passe du brun fatigué au gris d’un avocat d’affaires respectable. Ce gris rappelle l’uniforme du cadre américain sérieux et convenable : un costume discret, pensé pour se fondre dans un cabinet prestigieux. C’est exactement le rôle que Jimmy essaie de jouer. Il a enfin l’emploi, la voiture et la reconnaissance dont il rêvait, mais découvre qu’il supporte mal de devoir rester dans le rang.
Le brun montrait un homme partagé ; le gris cherche à effacer le problème en lui donnant une apparence neutre, et l’épisode « Inflatable » montre l’échec de ce compromis.
Les costumes criards d’« Inflatable »
Dans « Inflatable » (saison 2, épisode 7), Jimmy travaille chez Davis & Main. Le cabinet lui offre un bon salaire, des perspectives et la reconnaissance qu’il a longtemps cherchée, et il en supporte mal les contraintes. Pour se faire renvoyer sans perdre sa prime, il se met à exaspérer ses collègues, et sa garde-robe suit le mouvement.
Les costumes gris et les chemises discrètes laissent place à des vestes rouges, des motifs jaunes ou verts et des cravates aux contrastes agressifs. Le montage comique s’inspire des pantins publicitaires gonflables installés devant les commerces. L’association de ces couleurs produit un ensemble volontairement insupportable aux yeux de Davis & Main. Jimmy abandonne l’image professionnelle qu’il s’efforçait d’obtenir, au moment précis où elle pourrait lui ouvrir les portes de la réussite. Il se sert du mauvais goût supposé de ses tenues pour rejeter les règles du cabinet, et découvre qu’une apparence excessive lui permet de contrôler la réaction des autres. Plus ses couleurs deviennent visibles, moins il cherche à être accepté.
Kim prend goût à l’arnaque

Dans « Switch », premier épisode de la saison 2, Jimmy et Kim piègent Ken, un homme d’affaires arrogant. Ils se font passer pour un couple fortuné et lui font payer leurs verres de tequila Zafiro Añejo. Kim participe cette fois aux arnaques de Jimmy, et elle y prend plaisir.
Ses vêtements, eux, ne changent pas. Elle garde l’apparence d’une avocate rigoureuse tout en goûtant au plaisir de tromper un homme qu’elle méprise, et sa transformation morale précède sa transformation vestimentaire. Kim garde aussi le bouchon de la bouteille en souvenir. Il reviendra en saison 6.
Les chemisiers à motifs de Kim
Chez Kim, le glissement passe par de petits détails : des imprimés bicolores, des rayures plus tranchées, des accessoires un peu plus affirmés. Jennifer Bryan a évoqué des vêtements et accessoires destinés aux moments où la part plus rebelle de Kim apparaît. Dans la saison 2, le jeu avec Ken Wins lui procure déjà une excitation que sa garde-robe professionnelle continue de masquer. Plus tard, lorsqu’elle décide de participer à des mises en scène de plus en plus élaborées, cette sobriété se fissure sans disparaître complètement.
Une chemise à motifs signale d’abord un tempérament, une envie de sortir du rôle que Kim s’est imposé. Le bouleversement devient évident en saison 6, lorsque sa blouse à motifs chauds accompagne une menace directe contre les Kettleman. Peter Gould confirmera alors cette inflexion vers les couleurs du monde criminel.
Chuck McGill dans la saison 3
Chuck perd pied devant la commission

Chuck McGill incarne une conception presque sacrée du droit. Son identité repose sur le respect des procédures et sur l’idée que les règles valent pour tous, et sa présentation sobre appartient pleinement au monde des couleurs froides. Dans « Chicanery » (saison 3, épisode 5), cette image se fissure. Pendant l’audience disciplinaire de Jimmy, où il témoigne, Chuck perd peu à peu la maîtrise de lui-même, et Jimmy expose en public les contradictions de son frère.
La scène montre une limite de ce langage. Un costume, un décor institutionnel et une apparence respectable ne garantissent ni la maîtrise de soi ni la justesse d’un comportement. Chuck défend sincèrement la justice et reste incapable de dépasser ses blessures. Le bleu représentait un ordre auquel Chuck avait consacré sa vie, et cet ordre ne pouvait rien pour ses conflits intimes.
La maison de Chuck en flammes
Dans « Lantern » (saison 3, épisode 10), Chuck met lui-même le feu à sa maison. La lumière des flammes impose des couleurs chaudes qui n’ont plus rien de ludique. Jusque-là, l’orangé pouvait accompagner l’inventivité des arnaques de Jimmy ou l’énergie du monde criminel, et il est ici associé à la destruction.
Sans rapport avec le code des costumes, la scène montre qu’une même famille de couleurs peut dire l’excitation, la menace ou le désespoir, selon la façon dont elle est filmée.
Saul Goodman naît à la fin de la saison 4
Le magasin CC Mobile

Suspendu du barreau, Jimmy travaille dans un magasin de téléphonie, CC Mobile. Judy Rhee, la cheffe décoratrice, voulait que le lieu garde l’esthétique d’Albuquerque et paraisse « un peu triste mais enjoué ». Jimmy fait de ce travail sans prestige une occasion. Il vend des téléphones prépayés à une clientèle qui cherche à échapper à la surveillance.
Les montages consacrés à ce commerce ont une énergie presque euphorique. Michael Morris, qui a réalisé l’épisode « Quite a Ride » (saison 4, épisode 5), parle pour l’un d’eux de couleurs vives, de visages intéressants et d’une musique enjouée. Jimmy découvre une nouvelle fois qu’il peut détourner les contraintes de son environnement et fabriquer sa propre réussite.
L’entrepôt de piñatas
Dans « Piñata » (saison 4, épisode 6), Jimmy attire dans un entrepôt rempli de piñatas les jeunes voyous qui l’ont dépouillé. Ces objets colorés évoquent les fêtes d’enfants, et Jimmy en fait le décor d’une mise en scène destinée à les intimider. Judy Rhee parle d’un décor « incongru », puisque les piñatas sont associées aux anniversaires alors que la scène marque un moment sombre pour Jimmy.
Le rouge et le jaune y appartiennent à une décoration joyeuse que le contexte transforme en théâtre de menace. Jimmy comprend qu’une situation se lit différemment selon la façon dont on la présente, et il manipule désormais la perception des gens autant que les gens eux-mêmes.
Kim et l’affaire Huell Babineaux
Quand Jimmy monte une opération pour tirer Huell Babineaux d’affaire, Kim participe activement à la supercherie, tout en gardant une tenue professionnelle sobre. Elle ne tient pas forcément son comportement pour immoral. Elle s’estime en droit d’employer des méthodes discutables pour obtenir ce qu’elle juge être un résultat juste.
Sa garde-robe la rattache encore au monde légal, alors que ses décisions se compliquent. Ce décalage entre l’apparence et la conduite comptera beaucoup dans sa dernière transformation.
Mike et Werner Ziegler
Mike définit lui-même son éthique par une distinction essentielle : il existe de mauvais policiers et des criminels honorables. Cette conception lui permet de travailler pour Gus Fring tout en se persuadant qu’il possède des limites. C’est une des raisons pour lesquelles ses tenues sombres, grises ou bleu-vert, souvent fonctionnelles, se prêtent à une lecture différente des couleurs plus agressives du cartel.
Dans « Winner » (S4E10), il exécute pourtant Werner Ziegler, l’ingénieur allemand dont il était devenu proche. La scène se déroule sous un ciel nocturne bleu profond, qui enveloppe l’instant où Mike franchit une limite qu’il pensait pouvoir préserver. Mike conserve l’idée d’un code personnel alors que ses actes deviennent de plus en plus difficiles à justifier.
Jimmy choisit le nom de Saul Goodman
Dans « Winner » (saison 4, épisode 10), Jimmy est réintégré au barreau et annonce aussitôt qu’il exercera sous le nom de Saul Goodman. Ce changement ne fait pas naître un homme nouveau. Jimmy reste marqué par la mort de Chuck, par sa relation avec Kim et par son besoin de reconnaissance.
Le nouveau nom lui permet de contourner une partie de ce passé, et la personnalité flamboyante de Saul pourra lui servir de protection. Ses couleurs exprimeront son excentricité, et elles détourneront aussi le regard de ce qu’il refuse d’affronter.
Saul Goodman s’impose en saison 5
Saul Goodman porte toutes les couleurs
Dans la saison 5, Saul Goodman devient une marque. Ses tenues associent des couleurs qui semblaient appartenir à des mondes opposés. Au tribunal, au début de la saison 5, il assortit un costume bleu à une chemise jaune et à une cravate orange. Le mélange se voit surtout quand il fait sa promotion et dans les couloirs du palais de justice, au milieu d’avocats habillés avec retenue.
Son excentricité ne veut pas dire qu’il a quitté la loi pour le crime. Saul continue d’utiliser les procédures, il connaît les règles et sait s’en servir, et son métier consiste à naviguer entre les 2 mondes. Le costume brun du début signalait une position intermédiaire encore incertaine. La garde-robe de Saul affiche ses contradictions et en fait une identité commerciale. Jimmy cherchait à appartenir à un monde. Saul Goodman veut donner l’impression qu’il les maîtrise tous.
Un costume qui sert de publicité
L’apparence de Saul ressemble à ses publicités et doit se reconnaître immédiatement. Ses couleurs cherchent l’efficacité, et sa tenue prolonge son métier. Jimmy a compris qu’on sous-estime un homme habillé de façon ridicule, et il en tire un avantage. La provocation détourne parfois l’attention de ses méthodes, et l’extravagance le distingue de ses concurrents. À mesure que Saul s’affirme en public, Jimmy semble de moins en moins capable d’exprimer sincèrement ses émotions.
Le costume rouge de « Magic Man »

Dans « Magic Man » (S5E1), Saul porte un costume rouge saumon, une chemise orangée et une cravate jaune à motifs lors de son opération de promotion auprès de ses futurs clients. La tenue fonctionne comme une enseigne : elle doit arrêter le regard avant même qu’il ait prononcé son argumentaire. Lorsque nous le voyons ensuite en veste bleue, chemise jaune et cravate orange dans un contexte judiciaire, le mélange devient plus révélateur. Le bleu lui permet d’emprunter les codes visuels du métier d’avocat ; les couleurs chaudes rappellent qu’il traite aussi ce métier comme une affaire de marketing.
Saul maîtrise les règles du monde légal et les utilise au service de clients peu fréquentables. Son habillement réunit désormais les deux palettes dans un même cadre. Le brun de Jimmy était la couleur d’un malaise ; le multicolore de Saul est devenu une stratégie.
Le jaune des métiers du crime dans « Breaking Bad »
Le jaune crée une correspondance supplémentaire avec Breaking Bad. Walter White et Jesse Pinkman portent des combinaisons de protection jaunes pour fabriquer la méthamphétamine. Gus Fring, lui, apparaît en chemise jaune dans l’uniforme de Los Pollos Hermanos ; Saul affiche volontiers la même couleur dans sa présentation commerciale. Ces 3 emplois montrent comment des activités illégales empruntent les formes d’un métier : le laboratoire pour Walt et Jesse, la restauration pour Gus, la défense et la publicité pour Saul. Ce rapprochement est le nôtre.
Les chemises de Lalo Salamanca
Lalo Salamanca offre un contrepoint. Gus Fring garde une présentation sobre et contrôlée, alors que Lalo porte volontiers des chemises colorées, parfois à motifs. Il sourit, plaisante et montre une aisance sociale qui contraste avec la violence dont il est capable. Ses couleurs chaudes signalent sa criminalité et renforcent aussi son charme apparent.
Sa convivialité devient inquiétante parce qu’elle ne disparaît pas quand il menace quelqu’un. Chez lui, ces couleurs rendent séduisant celui qui les porte.
Le désert de « Bagman »

« Bagman » (S5E8) réunit presque tout ce code dans un seul épisode. Jimmy part récupérer les 7 millions de dollars destinés à la caution de Lalo. Au départ, il pense pouvoir effectuer une mission lucrative, puis rentrer chez lui. Il porte un costume bleu sombre, comme s’il s’agissait encore d’un déplacement professionnel, et sous cette couche respectable, sa chemise rose pâle rappelle déjà les couleurs chaudes de l’univers criminel. Le rose peut se lire comme un rouge atténué, c’est notre lecture : Jimmy accepte la proximité du cartel sans en anticiper la violence.
L’embuscade rend le contraste brutalement concret. Du sang éclabousse son visage et sa chemise, sa Suzuki jaune à portière rouge est criblée de balles, et il doit traverser le désert à pied avec Mike. Les couleurs jusqu’ici ludiques, celles de la publicité, de la voiture ridicule et des vêtements extravagants, n’ont soudain plus rien d’amusant.
La nuit, les 2 hommes n’ont plus que la faible lumière d’un bâton chimique. Mike est habitué aux décisions violentes, même s’il prétend leur imposer un code. Jimmy, lui, découvre l’horreur d’un univers qu’il croyait pouvoir fréquenter seulement quand cela lui rapportait de l’argent.
Surtout, Mike apprend que Kim sait ce que Jimmy est parti faire. Il lui explique qu’elle est désormais impliquée dans ce monde. Le « danger » n’est plus réservé aux hommes que Jimmy représente au tribunal : il menace directement sa vie intime. La meilleure démonstration en restera le gobelet jaune percé d’une balle, que Kim découvrira dans « Bad Choice Road » (S5E9).
Jimmy croyait pouvoir tenir le bleu de la loi à l’écart du rouge du cartel, et le désert lui apprend que les deux mondes se sont déjà rencontrés.
Kim propose de piéger Howard Hamlin
Kim garde pendant ce temps une garde-robe plutôt discrète, alors que son rapport aux règles change en profondeur. Elle se détourne d’une carrière prestigieuse pour défendre des clients modestes, et ses activités avec Jimmy deviennent de plus en plus risquées. Dans « Wexler v. Goodman » (saison 5, épisode 6), elle découvre jusqu’où Jimmy peut aller pour arriver à ses fins.
Leur relation continue malgré la trahison qu’elle ressent. À la fin de la saison, c’est elle qui propose de s’en prendre à Howard Hamlin. Kim va désormais parfois plus loin que Jimmy, et la saison 6 le rendra visible.
Les disparitions de la saison 6
Des cravates en noir et blanc
La dernière saison s’ouvre sur une séquence sans dialogue. Dans « Wine and Roses » (saison 6, épisode 1), des cravates tombent dans un carton, en noir et blanc, comme si l’on retrouvait l’univers de Gene Takavic. Puis la couleur surgit, et la séquence montre la luxueuse maison de Saul Goodman, que des employés vident après sa fuite. Ses vêtements, ses objets et ses meubles, tout ce qui faisait son identité publique, deviennent des biens à évacuer.
D’habitude, la couleur porte l’énergie et l’extravagance de Saul. Ici, elle revient au moment où son monde est démantelé, pour montrer ce qu’il a déjà perdu.
La maison de Saul Goodman
La maison de Saul tranche avec les logements modestes des premières saisons. Elle déborde de dorures, de meubles imposants et d’objets extravagants, et tout y exprime la richesse et l’excès. Découverte sans son propriétaire, cette abondance paraît presque impersonnelle. Les couleurs et les symboles de réussite montrent l’identité que Jimmy McGill s’est construite, sans dire qui il était.
Peter Gould décrit sur le site d’AMC un homme qui s’est « aplati » jusqu’à devenir un personnage de dessin animé en 2 dimensions. La décoration prolonge le costume, et Saul vit désormais dans ses couleurs.
La tequila Zafiro Añejo
Parmi tous ces objets de valeur, un petit souvenir compte plus que les autres. La tequila Zafiro Añejo, reconnaissable à sa bouteille bleue et à son bouchon cuivré en forme d’agave, accompagne plusieurs moments de Breaking Bad et de Better Call Saul. Sa première apparition à l’écran est aussi la plus meurtrière. Bleue comme le monde légal, la bouteille sert pourtant d’abord à un empoisonnement.
Dans « Salud » (saison 4, épisode 10 de Breaking Bad), Gus Fring offre une bouteille de Zafiro Añejo à Don Eladio, le chef du cartel. Don Eladio y voit un cadeau prestigieux qui scelle leur alliance, sans savoir que Gus a empoisonné la tequila. Quelques minutes plus tard, Don Eladio et ses lieutenants s’effondrent, et Gus accomplit une vengeance préparée depuis des années.
Dans Better Call Saul, la violence se fait d’abord discrète. Dans « Switch », Jimmy et Kim font payer leurs verres à Ken, la scène est légère, presque romantique, et Kim garde le bouchon. Les apparitions suivantes deviennent plus inquiétantes. Dans « Fall » (saison 3, épisode 9), Jimmy achète une bouteille pour fêter le règlement de l’affaire Sandpiper. À la fin de l’épisode, Kim, épuisée par le travail, s’endort au volant et a un grave accident. Au début de la saison 4, Jimmy et Kim boivent la même tequila pour faire face à la mort de Chuck.
Dans « Axe and Grind » (saison 6, épisode 6), le jour où leur plan contre Howard doit aboutir, Jimmy va acheter une bouteille. Chez le caviste, il croise le vrai juge Casimiro, le bras dans le plâtre, un détail absent des fausses photos qu’ils ont fabriquées. Jimmy renonce à son achat et appelle Kim, qui fait demi-tour sur la route d’un déjeuner important à Santa Fe pour sauver l’arnaque, avec des conséquences tragiques.
La bouteille revient autour de victoires incertaines, de décisions irréversibles ou de moments où les personnages veulent oublier ce qu’ils viennent de perdre. Elle n’annonce pas toujours une catastrophe, mais dans cet univers, les célébrations les plus séduisantes ont souvent un prix que les personnages découvrent plus tard.
Le parallèle avec Gus Fring va dans le même sens. Dans Breaking Bad, la tromperie est délibérée et meurtrière. Dans Better Call Saul, elle commence comme un jeu auquel Jimmy et Kim se prêtent avec enthousiasme, avant de les pousser à des décisions qui leur échappent. Peter Gould le dit à sa façon : certains couples jouent à des jeux de société ou voyagent, « ce couple-là arnaque », et c’est ce qui entretient leur flamme.
Le bouchon garde donc un double sens. Pour Kim, il rappelle l’un de leurs premiers moments de complicité. Pour le spectateur, il appartient à une histoire où la séduction et la tromperie mènent à des conséquences dévastatrices. Au début de la saison 6, quand les employés vident la maison de Saul, le bouchon tombe au milieu de ses affaires. Malgré sa fortune, Jimmy avait gardé cet objet sans valeur.
Peter Gould le compare à la luge de Citizen Kane, le film d’Orson Welles, seul objet qui compte au milieu d’un domaine immense. Il y voit le signe que Saul, aussi odieux qu’il soit devenu, « s’accroche encore » à une part de ce qu’il a vécu avec Kim.
Le chemisier de Kim chez les Kettleman

Dans « Carrot and Stick » (saison 6, épisode 2), Kim retrouve les Kettleman. Elle porte un chemisier bien plus voyant qu’à son habitude, dont les couleurs chaudes rappellent certaines tenues de Saul Goodman. Cette fois, l’intention est confirmée.
Peter Gould l’a expliqué au Los Angeles Times en avril 2022. Dès le début, l’équipe voulait que le monde légal soit moins coloré que celui des criminels. Elle utilise des couleurs plus chaudes « quand il se trame quelque chose dans le monde criminel ». Pour lui, Kim « atterrit dans ce monde avec les deux pieds ».
Kim ne cherche plus seulement à réparer les dégâts des manipulations de Jimmy. Elle participe à leur organisation et se montre parfois plus déterminée que lui. Au début, Jimmy entraînait Kim vers des activités dont elle se méfiait, et elle peut désormais devenir celle qui refuse de reculer.
La fleur de Nacho
Dans « Rock and Hard Place » (saison 6, épisode 3), une petite fleur bleu-violet apparaît au milieu du désert. La pluie tombe, puis la caméra s’arrête sur un éclat de verre et des colliers de serrage abandonnés. L’image reste mystérieuse jusqu’à la fin de l’épisode. Nacho Varga s’est sacrifié pour protéger son père, et l’éclat de verre est celui qui lui a servi à se libérer de ses liens.
Pendant plusieurs saisons, Nacho a porté les couleurs du monde criminel, le rouge surtout, des chemises bordeaux aux éléments rouges de son intérieur. Au début, ces choix renforcent sa présence parmi les Salamanca. Plus il tente de protéger son père et de quitter le cartel, plus ils peuvent au contraire évoquer un piège dont il n’arrive pas à se libérer. La dernière image attachée à son parcours s’arrête pourtant sur une fleur isolée dans le désert. Nous y lisons une possibilité de dignité au sein d’une existence compromise. Nacho a passé l’essentiel de sa vie à survivre dans un milieu violent, et il meurt pour protéger son père.
Howard et Lalo dans le même appartement
Dans « Plan and Execution » (saison 6, épisode 7), Jimmy et Kim ont presque achevé leur manœuvre contre Howard Hamlin. Howard se présente chez eux pour leur dire ce que leurs actes ont coûté, puis Lalo Salamanca apparaît. En quelques instants, les 2 mondes de la série se rencontrent de la façon la plus brutale. Howard appartient aux cabinets d’avocats et aux couleurs froides, Lalo à la violence criminelle, que la série accompagne souvent de teintes chaudes.
Leur rencontre révèle surtout l’erreur de Jimmy et Kim. Pendant des saisons, ils ont cru pouvoir tordre les règles sans subir les conséquences du monde criminel. La mort de Howard montre que cette frontière n’a jamais été aussi solide qu’ils le pensaient, et les 2 mondes occupent désormais le même appartement.
La piscine et le brasero de Gus Fring
Dans « Fun and Games » (saison 6, épisode 9), Gus Fring retrouve Don Eladio au bord de sa piscine. C’est là que Max, le partenaire de Gus, a été assassiné, et les spectateurs de Breaking Bad savent que Gus s’y vengera du cartel.
Michael Morris, qui a réalisé l’épisode, l’a expliqué sur le site d’AMC. L’équipe a éclairé la scène avec la piscine, l’un des éléments les plus lumineux du décor. Un foyer, ajouté pour le contraste, suggère aussi un danger. Dans un gros plan, le feu se reflète dans les lunettes de Gus. Morris l’a voulu comme une prémonition de la fin du personnage, que Breaking Bad a déjà montrée.
Gus garde d’ordinaire une apparence contrôlée, et ses vêtements comme ses gestes expriment une rigueur presque absolue. La lumière raconte autre chose, puisque le feu apparaît au milieu de cette image de maîtrise et que la menace se loge jusque dans son reflet. Saul affiche ses contradictions par ses vêtements, Gus les laisse parfois paraître dans la lumière qui l’entoure.
Du sang et de la sauce tomate
Le même épisode repose aussi sur un montage très construit. Après la mort de Howard, Jimmy et Kim reprennent leur quotidien pendant que les hommes de Mike maquillent le crime. Les gestes ordinaires s’enchaînent avec les opérations de nettoyage. Michael Morris raconte avoir mené avec l’accessoiriste Mark Hansen au moins 25 essais pour rapprocher la consistance et la couleur du sang de celles d’une sauce tomate. Un geste du quotidien peut alors rappeler la trace d’une mort violente.
Le procédé inverse l’énergie des montages consacrés aux arnaques de Jimmy. Leur virtuosité donnait autrefois un air ludique à ses manipulations, et elle dévoile maintenant une horreur quotidienne. Les personnages continuent de vivre normalement, et chaque geste semble recouvrir quelque chose. La couleur, qui rendait leurs actes spectaculaires, sert maintenant à les dissimuler.
Saul Goodman après le départ de Kim
Après le départ de Kim, la série retrouve Saul Goodman dans une vie entièrement organisée autour de son image. Ses costumes sont extravagants, sa maison luxueuse, et les couleurs saturent son environnement sans rien combler de ce qu’il a perdu.
Au début de la série, il portait un costume brun et cherchait désespérément à être reconnu. Devenu Saul Goodman, il attire tous les regards, et l’homme derrière le personnage paraît presque inaccessible. Jimmy n’a jamais été aussi visible, au moment où il ne supporte plus de se regarder. Son extravagance lui tient lieu d’identité et de refuge.
Le noir et blanc des années Gene Takavic
Gene Takavic à Omaha

Depuis le premier épisode, la série montre des scènes situées après les événements de Breaking Bad. Jimmy vit sous le nom de Gene Takavic, gère un Cinnabon à Omaha et tente d’échapper aux conséquences de son ancienne vie. Ces séquences sont tournées en noir et blanc, et l’opposition avec Albuquerque saute aux yeux : les costumes éclatants et les publicités agressives ont disparu. Gene vit dans un décor ordinaire, fait de gestes répétitifs et d’une prudence constante. Il a changé de nom une fois de plus, sans pouvoir faire de cette nouvelle identité un personnage flamboyant.
Le noir et blanc peut se lire comme l’image de l’effacement et de la peur. Il sert aussi à distinguer les époques du récit sans avoir à les annoncer. Peter Gould a confié à Salon que tourner en noir et blanc « ne se résume pas à l’absence de couleur ». Sans couleur pour distinguer les surfaces, il faut de la texture, et il faut trouver comment séparer à l’image 2 objets sombres. Pour préparer les derniers épisodes, il a montré aux réalisateurs des extraits de films comme Rusty James et Le Grand Chantage.
Gene repose une chemise criarde
Dans « Nippy » (saison 6, épisode 10), Gene monte une nouvelle arnaque dans un centre commercial et y retrouve une partie de son ancienne assurance. Pendant sa pause, il s’arrête dans un magasin devant une chemise et une cravate aux motifs criards, qui rappellent aussitôt la garde-robe de Saul Goodman. Il les tient devant le miroir, puis les repose.
La scène est en noir et blanc, et le spectateur ne voit donc pas les couleurs de ces vêtements. Leurs motifs suffisent pour reconnaître Saul, sans son rouge, son jaune ou son bleu. Gene laisse derrière lui une ancienne enveloppe de lui-même, comme une peau abandonnée, et son regard montre qu’il reste attaché à ce personnage.
Kim Wexler en Floride
Dans « Waterworks » (saison 6, épisode 12), la série montre la nouvelle vie de Kim en Floride. Elle n’a plus grand-chose de l’avocate ambitieuse d’Albuquerque, et ses vêtements paraissent ordinaires, presque sans personnalité. Sa queue-de-cheval a disparu, et Peter Gould juge cette absence « dérangeante », tant elle comptait pour le personnage. Le noir et blanc prolonge cette disparition.
Autrefois, Kim organisait sa vie autour de décisions professionnelles exigeantes. En Floride, elle semble craindre jusqu’aux choix les plus ordinaires. Sa tenue lui servait d’armure pour conquérir sa place, et elle lui sert désormais à ne plus attirer l’attention.
Jimmy et Kim suivent des chemins presque symétriques. Après leur séparation, Jimmy se réfugie dans une identité trop colorée et Kim adopte une vie visuellement appauvrie. L’un cherche à recouvrir sa souffrance, l’autre à disparaître, et tous deux butent sur la même difficulté : vivre avec les conséquences de leurs décisions.
Le générique en VHS usée
La disparition des couleurs touche aussi le générique. Très court, il imite une vieille vidéo, et son image se dégrade d’une saison à l’autre. Les couleurs vacillent, les parasites se multiplient et la mise au point se perd, comme sur une cassette VHS usée. Dans « Nippy », il s’interrompt même sur un écran bleu de magnétoscope.
La dégradation peut évoquer les cassettes que Gene regarde pour retrouver la trace de son ancienne carrière. Elle peut aussi figurer l’usure de Jimmy à mesure que Saul Goodman prend toute la place. L’équipe n’a confirmé aucune de ces 2 lectures, qui s’accordent pourtant avec le reste de la série.
La cigarette en couleur de « Saul Gone »
Les publicités dans les lunettes de Gene
Dans les séquences en noir et blanc, quelques détails retrouvent leur couleur, et ils n’ont pas tous le même sens. Dès le premier épisode, Gene regarde ses anciennes publicités de Saul Goodman, qui se reflètent en couleur dans ses lunettes. Le procédé revient dans « Waterworks », quand Marion, interprétée par Carol Burnett, découvre ces publicités.
Peter Gould l’a expliqué à Variety après le dernier épisode. Cette couleur dit la nostalgie de Gene « pour l’homme qu’il était », pour Saul et non pour Jimmy. Gene regrette le spectacle et la reconnaissance que lui apportait cette identité, construite pour échapper à ses blessures.
La dernière cigarette de Jimmy et Kim

Dans « Saul Gone » (saison 6, épisode 13), Jimmy a accepté de répondre de ses actes, et Kim vient le voir en prison. Ils partagent une cigarette, adossés à un mur, comme dans le premier épisode de la série, un écho voulu selon Peter Gould. Ils ne cherchent plus à manipuler la conversation. Rhea Seehorn précise que c’est la dernière scène tournée pour la série.
La séquence est en noir et blanc, à l’exception de la flamme et de la cigarette, qui gardent une infime touche de couleur. Gould l’a voulue « très subtile », pour que l’on regarde le jeu de Bob Odenkirk et de Rhea Seehorn plutôt que l’artifice technique. Il y voit « la seule touche de couleur » dans le monde de Jimmy, sa relation avec Kim. Elle est la seule personne qui le voit tel qu’il est et tel qu’il était.
Dans les lunettes de Gene, la couleur disait la nostalgie de Saul Goodman. Dans la dernière cigarette, elle accompagne une relation intime, débarrassée un instant des personnages que Jimmy et Kim ont passé tant de temps à jouer.
Une couleur minuscule
La couleur reste minuscule, et elle n’efface ni la prison ni les conséquences de ses décisions. Jimmy ne récupère ni sa liberté ni sa vie d’autrefois, et il cesse pourtant, quelques instants, de se cacher derrière un personnage fabriqué.
Le scénario de l’épisode, publié après sa diffusion, le prévoyait déjà. Quand Jimmy passe la cigarette à Kim, « le bout rougeoie », avec cette indication : « une infime touche de couleur dans un monde monochrome ». Pendant 6 saisons, Jimmy a tenté de devenir quelqu’un d’autre en changeant de costume, de nom et de couleurs. À la fin, une flamme minuscule suffit pour qu’il retrouve quelque chose de lui-même.
Les limites du code couleur
Le lexique « bleu = loi, rouge = crime, jaune = ambiguïté, brun = entre-deux » ne résiste pas à toutes les scènes. Le bleu de la bouteille de Zafiro accompagne une tromperie. Le gris de Mike ne fait pas de lui un homme moralement neutre, et le jaune du Hummer de Daniel n’a pas la même portée que celui de la Suzuki. Le vert des vêtements institutionnels peut coexister avec le vert de la lumière qui éclaire Mike dans le désert. La série joue de répétitions et de contradictions.
Une couleur raconte quelque chose lorsqu’elle est mise en relation avec un acte : Jimmy enfile du gris pour entrer chez Davis & Main, puis des tenues multicolores pour en sortir. Kim garde le bleu de l’avocate tout en apprenant à tromper, avant d’adopter des imprimés plus chauds au moment où elle menace les Kettleman. Gene regarde une chemise criarde dans un monde devenu noir et blanc, puis la repose.
Les couleurs de Better Call Saul en 6 saisons
Les trajectoires inversées de Jimmy et Kim
Comparer les parcours de Jimmy et de Kim éclaire toute la série. Jimmy commence avec des vêtements modestes, dominés par le brun. Il veut devenir un avocat respectable, puis rejette peu à peu les conventions du métier. Sa garde-robe devient si extravagante que Saul Goodman finit parmi les personnages les plus colorés de son univers.
Kim commence par une retenue presque absolue. Elle laisse entrer des couleurs plus chaudes dans sa tenue quand elle découvre son propre goût pour la transgression, puis abandonne presque entièrement cette identité. En Floride, elle devient si discrète qu’elle paraît étrangère à la femme que l’on connaissait.
Plus Jimmy se couvre de couleurs, plus il se cache. Plus Kim perd les siennes, plus elle paraît prisonnière de son passé.
Un langage qui se construit avec le temps
La série laisse les associations se construire avec le temps. Au début, le spectateur remarque les costumes sobres des avocats et les vêtements plus chauds du monde criminel. Puis il découvre les exceptions. Un couple respectable détourne de l’argent public et une avocate rigoureuse prend goût aux arnaques. Un criminel meurt pour protéger son père, et un homme couvert de couleurs vives fuit ses propres émotions.
Le spectateur apprend ainsi à se méfier de la première impression. Le procédé passe par les costumes, les décors, la lumière, le cadre et la texture de l’image, et il ajoute du sens sans allonger les dialogues.
Dans Better Call Saul, le bleu habille la loi, le rouge le crime et le brun les contradictions de Jimmy McGill. Saul Goodman finit par bâtir un monde saturé de couleurs, comme si leur accumulation pouvait lui éviter d’affronter sa propre histoire, et Kim disparaît dans une vie délavée. Quand ils se retrouvent enfin, dans un monde en noir et blanc, seule une cigarette garde sa couleur, et Jimmy accepte quelques instants de redevenir lui-même.
Les couleurs de Better Call Saul en questions
Que signifie le bleu dans Better Call Saul ?
Il accompagne principalement le monde légal et les institutions, notamment HHM, Howard, Chuck et Kim. Il exprime une appartenance ou une image de rigueur, pas une bonté automatique.
Pourquoi Jimmy McGill porte-t-il un costume marron ?
Jennifer Bryan a choisi le brun parce que Jimmy évolue des deux côtés de la loi. La teinte et la coupe légèrement maladroite de son costume traduisent également sa précarité et son besoin de reconnaissance.
Que représente le jaune dans Better Call Saul ?
Le jaune est associé à l’identité publicitaire de Saul Goodman et à plusieurs personnages qui cherchent à attirer le regard. Il peut évoquer une position entre les mondes légal et criminel, mais ce sens n’est pas une règle officielle applicable à toutes les scènes.
Pourquoi le vert apparaît-il chez les avocats et chez Mike ?
Jennifer Bryan compte les verts parmi les couleurs du monde légal. Chez Mike, les gris et verts sourds peuvent aussi accompagner son pragmatisme et l’idée qu’il se fait d’un code personnel , et c’est notre interprétation.
Pourquoi la dernière cigarette de Jimmy et Kim reste-t-elle en couleur ?
Peter Gould y voit « la seule touche de couleur » dans le monde de Jimmy : sa relation avec Kim. Contrairement aux reflets des publicités de Saul, elle renvoie à une relation intime.




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