Depuis 1994 et la toute première PlayStation, le disque a rythmé notre rapport au jeu vidéo : la boîte que l’on déballe, le prêt entre amis, la rangée de jaquettes alignées sur l’étagère comme autant de trophées. Ce rituel a désormais une date de péremption. Ce 1er juillet, sur le PlayStation Blog, Sony a annoncé l’arrêt de la production de disques pour tous les nouveaux jeux PlayStation à partir de janvier 2028. Une décision présentée comme une simple adaptation au marché, mais qui en dit long sur la stratégie de la marque et sur ce que devient, au fond, un jeu que l’on achète.
Ce que Sony a annoncé
Le communiqué, signé Sid Shuman, directeur senior des communications chez Sony Interactive Entertainment, ne laisse aucune place au doute. À compter de janvier 2028, les nouveaux jeux édités sur consoles PlayStation ne seront plus pressés sur disque. Ils resteront disponibles à l’achat, mais uniquement en numérique, via le PlayStation Store comme chez les revendeurs, qui n’en proposeront plus que des versions dématérialisées. Les titres déjà sortis, ou prévus en boîte avant cette date, ne sont pas concernés et continueront d’exister physiquement. Pour justifier ce virage, Sony invoque une tendance de fond : la préférence des joueurs pour le numérique dépasserait désormais largement celle du disque.
Le numérique a déjà gagné
Sur ce point au moins, Sony ne ment pas. En une décennie, le rapport de force s’est totalement inversé, comme le montrent les propres chiffres de l’entreprise sur la part du dématérialisé dans les ventes de jeux :
- 2013, au lancement de la PS4 : le numérique ne pèse qu’environ 13 % des ventes de jeux.
- 2016 : à peine 19 %.
- Exercice 2023 : 70 %.
- Exercice 2024 : 76 %.
- Janvier-mars 2026, dernier trimestre connu : 85 %, un record. Le disque ne représente plus que 15 % des jeux vendus.
Le déséquilibre est encore plus brutal côté revenus : le jeu physique ne pèse plus qu’environ 3 % du chiffre d’affaires jeu vidéo de Sony, contre 20 % pour le téléchargement et près de 30 % pour les contenus additionnels. Autrement dit, dans les comptes du groupe, le disque est déjà devenu un marché de niche.
Le physique n’a pas dit son dernier mot pour autant : près de 70 millions de disques se sont encore écoulés l’an passé, et la PS5 Digital Edition sans lecteur cohabite toujours avec un modèle à disque. Mais la tendance est écrasante, et la décision de Rockstar, il y a quelques jours, de sortir GTA VI sans boîte physique a achevé de donner le ton. La PS5 Digital Edition, dépourvue de lecteur, avait déjà planté le décor, et Microsoft pousse le tout numérique depuis des années.
La vraie raison tient en un mot : la marge
Derrière l’argument du confort client se cache une logique économique implacable. Le disque coûte cher : pressage, boîtier, transport, stockage, invendus à gérer. Le numérique efface tout cela d’un coup, et surtout il fait transiter chaque vente par le PlayStation Store, dont Sony contrôle la commission de bout en bout. Mais le vrai jackpot est ailleurs : la fin du physique, c’est la fin du marché de l’occasion. Chaque exemplaire prêté, revendu ou racheté d’occasion échappait jusqu’ici à l’éditeur. Demain, chaque joueur qui veut un jeu devra l’acheter neuf, sur la boutique de Sony. Les grands perdants sont tout trouvés : les revendeurs spécialisés et les plateformes d’occasion, dont c’est le fonds de commerce.
Ce que le joueur y perd
Reste que cette efficacité a un revers, et il touche à des sujets sensibles. Le premier est celui de la propriété : un jeu dématérialisé n’est pas possédé mais concédé sous licence, révocable et non transférable. L’actualité récente en offre une illustration cruelle. Le 1er septembre, Sony supprimera purement et simplement plus de 550 films et séries pourtant achetés par les joueurs, faute d’accord de licence renouvelé avec StudioCanal, et sans le moindre remboursement. Des Terminator 2 ou Apocalypse Now payés plein tarif s’évaporeront des bibliothèques. Rien ne garantit qu’un jeu ne connaîtra pas un jour le même sort.
Le second sujet est celui de la préservation. Le même communiqué glisse d’ailleurs une autre nouvelle : la fermeture prochaine du PlayStation Store sur PS3 et PS Vita, une manoeuvre déjà tentée en 2021 puis annulée sous la pression. Quand une boutique ferme, ce sont des pans entiers du patrimoine vidéoludique qui deviennent inaccessibles, là où un disque, lui, survit dans un tiroir et se prête. S’ajoutent la disparition de l’occasion, précieuse pour les petits budgets, la fin du prêt entre amis, et la dépendance totale à une connexion et à des serveurs que l’on ne maîtrise pas. Ce n’est pas un hasard si la presse parle déjà de la mort programmée du rétrogaming sur PlayStation.
Le vrai objectif : préparer la PS6
Cette annonce se comprend mieux si on la projette vers l’avenir. La PlayStation 6, attendue autour de 2027, s’annonce comme une itération de la PS5, forte de ses 93 millions d’exemplaires écoulés. Or plusieurs indices convergent vers une console pensée avant tout, voire exclusivement, pour le numérique. En sifflant la fin du disque dès 2028, Sony s’assure que sa prochaine génération naîtra dans un monde où la boîte physique n’a plus cours. GTA VI aura servi de galop d’essai grand public ; la PS6 en récoltera les fruits, dans un écosystème entièrement fermé et maîtrisé.
En actant la fin du disque, Sony ne fait pas que suivre une tendance : il choisit délibérément un modèle où le joueur loue plus qu’il ne possède, où l’occasion n’existe plus et où la mémoire du médium dépend du bon vouloir d’une boutique en ligne. Le confort est réel, les économies aussi, et une majorité de joueurs a déjà tranché en faveur du numérique. Mais il vous reste dix-huit mois pour garnir vos étagères de ces boîtes que l’on pourra encore, dans vingt ans, ressortir et faire tourner. Après quoi, sur PlayStation, le jeu vidéo ne se rangera plus que sur un disque dur. La fin d’une époque, au sens le plus littéral.




Laisser un commentaire