Il y a des jeux qui passent sous le radar en France pour de mauvaises raisons. This Bed We Made en fait partie. Ce petit thriller québécois est sorti fin 2023, il est intégralement doublé en français, et pourtant presque personne n’en a parlé chez nous. Une suite vient de sortir, Lost & Found. L’occasion est trop belle pour ne pas revenir sur l’original.
Un hôtel de Montréal, février 1958
Le décor tient en une phrase. Vous êtes Sophie Roy, femme de chambre à l’hôtel Clarington. Nous sommes à Montréal, en 1958, au lendemain d’un week-end de Saint-Valentin particulièrement chargé. Votre travail consiste ainsi à faire l’étage, chambre après chambre. Sauf que les clients partis ont laissé des choses derrière eux.
Une lettre dépasse d’un tiroir. Une valise n’est pas tout à fait fermée. Sophie regarde, puis elle fouille, puis elle note. Le jeu bascule alors très vite : elle finit par tomber sur des indices suggérant qu’un des clients de l’hôtel la surveille. Ce qui n’était qu’une curiosité déplacée devient une affaire personnelle.

Le ménage comme prétexte
La boucle de jeu est d’une simplicité désarmante. On entre dans une chambre, on range, on nettoie, et surtout on fouine. Chaque objet ramassé alimente le carnet de Sophie, qui recoupe les indices à votre place. Vous décidez ensuite de ce que vous faites de ce que vous savez.
C’est là que le jeu devient intéressant. Il ne vous demande en effet jamais de résoudre une énigme à proprement parler. Il vous demande plutôt jusqu’où vous êtes prêt à aller dans l’intimité des autres. L’aventure dure entre trois et six heures selon votre degré d’indiscrétion, et elle propose plusieurs fins. Autrement dit, la curiosité est à la fois le moteur et le sujet.
Hitchcock et Agatha Christie, version québécoise
Le studio ne s’en cache pas, il revendique ces deux références. On reconnaît en effet Hitchcock dans le dispositif : un personnage ordinaire qui observe ce qu’il ne devrait pas, et qui se retrouve pris au piège de son propre regard. Agatha Christie apporte le reste, à savoir le huis clos, la galerie de suspects et le plaisir du recoupement.
Mais l’ensemble reste solidement ancré au Québec. Ce n’est pas un hôtel anglais transposé pour la forme, c’est bien Montréal, à une époque précise, avec ce que cela implique de rapports de classe entre le personnel et la clientèle. Une femme de chambre de 1958 est en effet invisible par métier. Le jeu s’en sert comme d’un outil narratif, et c’est sa meilleure idée.

Quinze personnes à Montréal
Derrière le jeu, un studio jeune. Lowbirth Games a été fondé en 2019 et compte une quinzaine de personnes. Il est membre du collectif Indie Asylum, qui regroupe plusieurs studios indépendants québécois. This Bed We Made était son premier jeu, ce qui rend le résultat d’autant plus notable.
Le soin apporté au décor revient d’ailleurs dans à peu près tous les retours. L’hôtel est meublé jusqu’au dernier détail, des serviettes empilées aux papiers peints, et cette densité fait beaucoup pour la crédibilité de l’endroit. On croit à ce lieu, donc on croit aux gens qui y sont passés.
Des personnages qu’on ne rencontre jamais
Il faut néanmoins signaler la limite, car elle revient elle aussi avec constance. Les clients de l’hôtel n’existent pas à l’écran. Ils vivent dans les photographies, dans les lettres et dans le carnet de Sophie, mais on ne les croise pas et on ne leur parle pas. Le budget explique sans doute ce choix.
Selon votre sensibilité, c’est un défaut ou une force. Certains y verront une enquête à distance, un peu froide, où l’on ne confronte jamais personne. D’autres trouveront au contraire que cette absence sert le propos, puisque Sophie ne connaît ces gens que par leurs affaires. À vous de voir de quel côté vous penchez.




Un jeu qui parle vraiment français
Voilà le point qui devrait finir de convaincre. This Bed We Made n’est pas seulement sous-titré, il est intégralement doublé en français. Pour une aventure narrative où l’on passe son temps à lire des lettres et à écouter une voix intérieure, la différence est considérable.
C’est également cohérent avec le sujet. Un jeu montréalais de 1958 joué en français, ce n’est pas un confort de traduction, c’est la langue du lieu. Signalons enfin qu’il est sorti sur PC et PS5 le 1er novembre 2023, puis sur PS4 et Xbox le 13 décembre suivant. Il se trouve donc facilement, et pour une somme modeste.
Après This Bed We Made, un paquebot
Reste la raison pour laquelle on en reparle aujourd’hui. Lost & Found est sorti le 5 août sur PC. Ce n’est ni une extension ni une suite complète, mais une aventure courte et autonome, vendue séparément. L’action se déroule quelques années après l’original.
Sophie Roy a changé de décor. On la retrouve intendante à bord d’un paquebot transatlantique des années 1960, aux prises avec une série de vols. Le principe ne bouge donc pas, seul le huis clos se déplace de l’hôtel au navire. Et puisque le jeu se joue sans connaître le premier, il peut aussi servir de porte d’entrée.

Trois à six heures, quinze personnes à Montréal, et une idée tenue jusqu’au bout. Vous ne résolvez rien, vous fouillez. This Bed We Made ne révolutionne donc pas grand-chose. Son enquête garde ses distances, et ses clients restent des photographies. Il reconstitue en revanche un hôtel de 1958 avec une précision qui force le respect. Il le fait en français. Et il rend inconfortable un geste aussi banal que refaire un lit. Si vous l’avez manqué en 2023, la sortie de Lost & Found vous donne deux portes d’entrée plutôt qu’une. Prenez celle que vous voulez.




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