The Social Reckoning est le quatrième film réalisé par Aaron Sorkin, qui en signe aussi le scénario. Il avait écrit celui de The Social Network en 2010, réalisé par David Fincher, et reçu pour lui l’Oscar du meilleur scénario adapté. Que vaut-il cette fois derrière la caméra ?
Seize ans après The Social Network
Au départ, la suggestion vient d’ailleurs. En 2019, le producteur Scott Rudin lui suggère une suite à The Social Network, et le scénariste admet que beaucoup de choses très dramatiques se sont passées depuis la fin du film. Puis, en 2020, il pose une condition : il ne l’écrira que si David Fincher la réalise. Fincher, lui, parle d’un « sac de nœuds » et reste chez Netflix, avec qui il est lié par contrat, selon Sorkin. Le projet aurait pu s’arrêter là.

Il repart en avril 2024, sur une scène de podcast. « J’accuse Facebook d’être responsable du 6 janvier », lance Sorkin devant le public, avant d’ajouter que pour en savoir plus, il faudra acheter un billet de cinéma. Il reproche au réseau d’avoir réglé son algorithme pour pousser les contenus les plus clivants. Entre-temps, il a rencontré Frances Haugen et Jeff Horwitz, le journaliste du Wall Street Journal qui a publié les Facebook Files en 2021. Il a son histoire.
Reste à trouver un Zuckerberg. Jesse Eisenberg décline, ne voulant plus être confondu avec le patron de Meta, selon Sorkin. Jeremy Strong reprend le rôle, ce que le cinéaste compare à remplacer Joe DiMaggio par Mickey Mantle. Le film est tourné à Vancouver fin 2025, sous le titre de travail Goliath, avec un budget de 30 millions de dollars.
Une ingénieure, un journaliste, un milliardaire en répétition
Le film s’ouvre sur une vidéo. Une automobiliste ivre insulte des policiers en des termes racistes, quelqu’un filme, la séquence atterrit sur Facebook, et Frances Haugen la regarde depuis son poste au sein de l’équipe chargée de l’intégrité civique. D’emblée, Sorkin installe son sujet : ce que la plateforme laisse circuler, et ce qu’elle choisit de ne pas voir.
Deux fils s’entremêlent ensuite. D’un côté, Frances (Mikey Madison) apprivoise lentement Jeff Horwitz (Jeremy Allen White), rendez-vous secrets, chambres d’hôtel, graphiques qui défilent sur des ordinateurs portables. De l’autre, une seule journée, celle où Zuckerberg répète son audition devant le Congrès avec l’équipe de Raya Akinola (Wunmi Mosaku). Des retours vers le 6 janvier 2021 viennent régulièrement percuter ces répétitions.
Sorkin le résume en une formule : c’est une histoire de David contre Goliath, mais avec deux David. Le dispositif fonctionne par moments. Quand le montage alterne la fuite des documents et la préparation du patron, le film gagne une tension de thriller, et chaque réplique de Frances semble répondre à une réplique de Zuckerberg qu’elle n’entendra jamais.
Jeremy Strong, Zuckerberg sous verre
Le film appartient à Jeremy Strong. Son Zuckerberg ne crie jamais, ne s’emporte presque pas, et cette froideur fait plus peur que n’importe quelle tirade. Sorkin le filme seul, assis sur un canapé derrière une immense paroi vitrée blindée, et l’image dit tout de l’homme : protégé de tout, coupé de tous. Le cinéaste refuse pourtant d’en faire un méchant. Pour lui, Mark n’est pas un méchant mais un antihéros, et il raconte que Jeremy Strong lui écrivait chaque soir, pendant le tournage, pour défendre Mark.
L’équilibre n’est pas toujours trouvé. À force de silences calculés et de regards vides, le personnage frôle parfois la marionnette, et la brève crise de conscience que lui offre le troisième acte arrive trop tard pour convaincre. Strong joue un homme obsédé par les chiffres de croissance, et il le joue très bien. Mais le scénario lui laisse peu d’espace pour être autre chose.

La meilleure scène du film le confronte à Bill Burr. L’humoriste incarne Charlie, un investisseur des premiers jours devenu critique, librement inspiré de Roger McNamee, par ailleurs producteur exécutif du film. Leur dispute sur la liberté d’expression, le jour même de l’assaut du Capitole, a la sécheresse d’un match de boxe. Burr apporte une rugosité que le reste du casting n’a pas.
Le duo qui ne prend pas
Le problème est de l’autre côté de l’écran. Mikey Madison, révélée par Anora, campe une Frances Haugen appliquée, mais l’actrice a avoué n’avoir rencontré la vraie Haugen qu’après la fin du tournage, pour jouer le personnage du scénario plutôt que la femme qu’elle aurait rencontrée en visioconférence. Le choix se défend. Il prive pourtant le film de l’épaisseur humaine qu’on attendait de son héroïne.
Face à elle, Jeremy Allen White joue un journaliste qui n’est pas tout à fait Jeff Horwitz. Le vrai Horwitz parle d’un personnage composite, inspiré de lui sans être lui. Les échanges entre les deux fusent, au rythme des vieilles comédies de salle de rédaction hollywoodiennes, mais l’alchimie ne prend pas. Et quand le film esquisse une romance entre la source et le journaliste, il sort de son sujet sans rien y gagner.
Le reste de la distribution fait le travail. Wunmi Mosaku apporte de l’autorité à la coach de Zuckerberg, Billy Magnussen s’amuse en directeur des relations presse aussi lisse qu’un communiqué.
Le verbe avant l’image
Sorkin reste un dialoguiste hors norme. Les répliques claquent, les échanges s’emballent, et certaines scènes de réunion ont l’énergie d’une partie de ping-pong. C’est le plaisir premier du film, et il tient la distance tant que les personnages parlent.

Sorkin réalisateur n’a pas le talent de Sorkin scénariste. Il a pourtant récupéré Jeff Cronenweth, le directeur de la photographie de The Social Network, mais la comparaison avec Fincher fait mal : là où Fincher découpait chaque conversation comme une scène d’action, Sorkin pose sa caméra et filme ses mots. L’ensemble a l’allure soignée d’un téléfilm de prestige. Le milieu du film s’étire, entre deux rendez-vous à l’hôtel et une énième répétition, et les 112 minutes se font sentir.
Le cinéaste revendique lui-même une forme de liberté. Ce que fait un journaliste, c’est une photographie, explique-t-il, et ce qu’il fait, lui, est une peinture. Le problème, c’est que la peinture manque de couleurs.
Desplat à la place de Reznor
La musique pose un autre problème, plus discret. La partition électronique de Trent Reznor et Atticus Ross faisait battre le cœur de The Social Network. Pour la suite, Sorkin a fait appel à Alexandre Desplat, et rompt au passage avec Daniel Pemberton, son compositeur habituel. Le Français signe une partition élégante, discrète, qui accompagne sans jamais marquer. On sort de la salle sans pouvoir en fredonner une mesure.
Les arrangements du film
Sorkin a prévenu Horwitz qu’il modifierait la chronologie et certains détails, et il l’a fait. Le journaliste est un composite, l’investisseur de Bill Burr aussi. Les rendez-vous déguisés à l’hôtel tiennent du thriller plus que du réel. Frances Haugen elle-même a souligné l’invraisemblance du bureau vitré de Zuckerberg : une fenêtre aussi grande, a-t-elle relevé, est un risque pour la sécurité.
Le glissement le plus notable concerne l’audition. Dans la réalité, Zuckerberg a témoigné devant le Congrès en mars 2021, avant la publication des Facebook Files en septembre et l’audition de Frances Haugen au Sénat le 5 octobre. Le film resserre tout en une seule montée dramatique. Sony a d’ailleurs fait relire le scénario par un cabinet d’avocats extérieur. Meta, de son côté, n’a fait aucun commentaire public sur le film.
Une victoire trop belle
Le film se termine sur l’audition de Frances Haugen devant le Sénat, et Sorkin la filme comme une apothéose. Musique qui enfle, regards émus, sentiment de mission accomplie. Or c’est là que le titre se retourne contre le film : le « reckoning », l’heure des comptes, n’a jamais vraiment eu lieu. Facebook est devenu Meta, Zuckerberg est toujours aux commandes, et le spectateur de 2026 le sait parfaitement.
Sorkin dit vouloir que le public sorte à la fois diverti et alarmé. Diverti, il l’est souvent. Alarmé, beaucoup moins, tant la conclusion rassure là où elle devrait inquiéter. The Social Network finissait sur Zuckerberg rafraîchissant sa page Facebook en attendant une réponse, seul. Cette fois, tout le monde applaudit.
The Social Reckoning a tout ce que Sorkin sait faire, et souffre de tout ce qu’il ne sait pas faire. Les dialogues fusent, Jeremy Strong compose un Zuckerberg inquiétant, Bill Burr vole chaque scène où il apparaît, et le sujet reste d’une actualité rare. Mais la mise en scène plate, le duo Madison et White sans étincelle et une fin trop triomphante pour être honnête empêchent le film de rejoindre son modèle. Allez-y pour le texte et pour Strong, en sachant que le grand film sur la chute de Facebook reste à tourner.
Questions fréquentes
The Social Reckoning est-il la suite de The Social Network ?
Aaron Sorkin y revient sur Facebook seize ans plus tard, avec d'autres personnages au centre : la lanceuse d'alerte Frances Haugen et le journaliste Jeff Horwitz. Jeremy Strong y reprend le rôle de Mark Zuckerberg, tenu en 2010 par Jesse Eisenberg.
Combien dure The Social Reckoning ?
1 h 52. Le film est sorti en salles en France le 7 octobre 2026.




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