Sommaire
- Un garage à Antananarivo, 2 000 euros, et cinq ans
- Lémuria, la sorcière Raneny et un groupe de lémuriens
- Le taxi-brousse sert de squelette, pas de décor
- Que dit vraiment le folklore sur le kalanoro ?
- Un jeu cent pour cent malgache qui n'existe pas en malgache
- La démonstration : 40 minutes, et 85 avis positifs sur 86
- 19,99 €, et une édition physique sans tarif
- Qu'est devenu Boiler Interactive ?
- Pourquoi ce jeu compte au-delà de lui-même
- Sources
Kalanoro sort le 24 septembre 2026 sur PC, PS5, Xbox Series et Switch, au prix de 19,99 €. Ce tarif n’apparaît aujourd’hui que sur la fiche Nintendo française. Steam, le PlayStation Store et la boutique Xbox n’en affichent aucun, à 31 jours de la sortie.
Un garage à Antananarivo, 2 000 euros, et cinq ans
Red Raketa Studio est né en 2021 à Antananarivo. Trois personnes le fondent, qui travaillaient ailleurs et développaient le soir.
- Dina Valisoa Ratsisetraina, à la narration et au level design.
- Steevie Harifidy Rasoanaivo, à la programmation et à la direction technique.
- Luana Karen Andriamamonjy, à la production.
C’est cette dernière qui remporte en octobre 2021 la catégorie jeu vidéo du Digital Lab Africa.
Le jeu, lui, est plus vieux que le studio. Orelsan raconte sur ses réseaux qu’il était à Madagascar six ans plus tôt. Il y a rencontré Dina et Steve, qui développaient un jeu vidéo dans leur garage. Il ajoute leur avoir proposé de les accompagner avec son association. Le garage a donc précédé la société, et la société a précédé l’éditeur.
Elle disait à l’époque que ce genre d’occasions n’existe pas à Madagascar, et que le secteur du jeu vidéo y reste largement inconnu. L’entretien se relit autrement maintenant que le jeu sort chez SEGA au Japon. Elle y formulait aussi l’ambition du studio, et il faut la prendre au sérieux : créer un personnage africain emblématique. Elle le comparait à ceux qui portent les grandes séries japonaises.
Le tournant arrive en 2023, avec l’entrée dans la première promotion du Booster Ony. C’est le programme d’incubation de l’association Projet Ony, cofondée par le musicien Orelsan et par Ahélya Randriambolaina. Le ministère français des Affaires étrangères le soutient. Le montant de l’aide donne la mesure du projet : 2 000 euros, plus du matériel et du mentorat. C’est ce qui a permis à l’équipe de passer à plein temps sur une tranche de démonstration, puis d’aller la présenter à la Paris Games Week et à l’Africa Games Week.
L’accord avec l’éditeur français est signé en 2024. Le jeu aura donc demandé cinq ans. Sur les obstacles, les développeurs sont directs, et ils ne parlent ni de moteur ni de budget. Ils citent l’accès limité à l’électricité, et la qualité de la connexion internet.
Sur la taille réelle de l’équipe, personne ne donne de chiffre. Ni le site du studio, qui n’a pas de page équipe, ni les communiqués, ni la presse malgache. La formule la plus précise qu’on trouve décrit un collectif de graphistes 3D, d’animateurs et d’artistes autour des trois fondateurs. Nous en resterons là.
Cet ordre de grandeur nous est familier. Nous avons raconté ici ce que six personnes font d’une région réelle avec AZUR, qui transforme le Frioul en zone de survie.
Lémuria, la sorcière Raneny et un groupe de lémuriens
Il faut commencer par la prémisse, parce qu’elle est régulièrement escamotée dans ce qu’on lit sur ce jeu.
Kalanoro se déroule sur Lémuria, une île inspirée du folklore malgache, passée sous la coupe de la sorcière Raneny. Lassée d’exploiter son peuple, celle-ci organise un concert géant à sa propre gloire avec le groupe le plus célèbre de l’île. Le joueur incarne un kalanoro, la petite créature poilue du titre, et riposte de la seule façon possible : en montant un groupe rival.
Les musiciens qu’on recrute sont des lémuriens. Toute la population de l’île en est composée, et cela vaut d’être noté avant d’aborder le traitement français du jeu, plus loin.

Le texte officiel de l’éditeur résume la boucle en cinq gestes.
- Dompter sa chevelure, qui sert de pouvoir.
- Brandir des armes de fortune, « oui, même des savates ». Dans sa version anglaise, le studio parle plutôt d’attraper une poêle à frire.
- Terrasser les sbires de Raneny.
- Former un groupe de lémuriens excentriques, et organiser son bus de tournée par des mini-jeux.
- Conquérir le cœur des habitants pour jouer sur des scènes de plus en plus grandes.
Le taxi-brousse sert de squelette, pas de décor
La progression repose sur un taxi-brousse, ce minibus collectif qui assure les liaisons entre les villes malgaches et part quand il est plein. Ce n’est pas un élément de décor traversé entre deux niveaux. C’est à la fois la base du joueur et le bus de tournée du groupe. On y cuisine, on y nourrit les musiciens, on surveille leur moral, et on se déplace de région en région pour jouer. Le studio l’appelle en anglais un taxi-brousse rouillé, et l’éditeur, en français, un bus de tournée.

Le squelette de progression est donc importé d’un mode de déplacement quotidien malgache. C’est le genre d’emprunt qui sépare un jeu réellement situé quelque part d’un jeu qui se contente d’un habillage. Le procédé nous rappelle inKONBINI, qui fait d’une supérette japonaise un petit théâtre du quotidien.
La chevelure suit la même logique de système plutôt que d’effet. Elle sert de pouvoir, avec des variantes qui transportent l’électricité. Mais elle a surtout son économie entière. La boutique vend du shampoing à 2 cristaux, des graines de fleurs, et une station qui transforme ces fleurs en teintures, livrée et installée directement dans le bus.

Une précision d’honnêteté : rien, dans ce que nous avons lu, ne rattache le pouvoir capillaire à une pratique malgache. C’est probablement une idée de jeu, et rien d’autre. Nous ne l’écrirons donc pas comme un fait culturel, contrairement à ce qu’on lit ailleurs.
La bande originale, en revanche, est bien composée par des artistes malgaches en activité : Denise, Jyeuhair et Marco Klarck. Jyeuhair, franco-malgache, était finaliste de la saison 3 de Nouvelle École sur Netflix. Il a été ajouté à la démonstration le 10 juin, avec une apparition et une chanson écrite pour l’occasion, exclusives à cette démonstration.
Que dit vraiment le folklore sur le kalanoro ?
La communication officielle décrit le kalanoro comme une petite créature poilue, quelque chose comme un lutin duveteux, réputée porter chance dans les légendes malgaches.
Ce que dit l’ethnographie, et elle est vérifiable en ligne. Les Grandidier, dans leur Ethnographie de Madagascar de 1917, décrivent de petits êtres velus aux longs cheveux qui les enveloppent entièrement. Genese Sodikoff, dans une étude de 2021, rapporte de son terrain de l’an 2000, dans le nord-est. Il s’agit d’une communauté de nains aux longs cheveux et aux crocs, qui vivaient jadis dans la forêt et n’existent plus que comme esprits depuis que celle-ci a disparu.

Un jeu cent pour cent malgache qui n’existe pas en malgache
Kalanoro sortira en 10 langues sur PC, avec des sous-titres français et aucun doublage, dans aucune langue. Anglais, français, allemand, espagnol, portugais du Brésil, russe, chinois simplifié, chinois traditionnel, japonais, coréen.
Le malgache n’en fait pas partie.
L’explication vient des développeurs eux-mêmes, rapportée par la presse malgache. Elle tient en une ligne : le manque de terminologie et de jargon spécifiques dans la langue nationale. C’est tout ce que nous avons, et nous n’avons trouvé aucune citation signée là-dessus.
La démonstration : 40 minutes, et 85 avis positifs sur 86
Une démonstration gratuite est disponible sur PC depuis le 23 avril : trois niveaux du premier monde et un aperçu de patron, pour environ 40 minutes. Au 24 août elle compte 86 avis, dont 85 positifs, ce que Steam classe « très positif ». C’est un signal encourageant et un échantillon minuscule. Nous le disons plutôt que de l’arrondir.
Le rendu est fait sous Unreal Engine, en 3D stylisée, dans des décors très colorés traités comme des maquettes. Les instruments servent de mobilier de niveau autant que de thème narratif : les tambours ponctuent les parcours de plateforme.

Les trois comptes rendus indépendants qui existent s’accordent sur deux points : la qualité du travail sonore, et la nervosité du déplacement. Celui-ci dispose d’une esquive au sol et en l’air. Les réserves, elles, sont réelles et il faut les nommer.
- La répétition. Un aperçu s’inquiète explicitement de la lassitude à sauver les mêmes personnages en boucle, et juge trop stricts les délais imposés pour les récupérer. Sur un jeu bâti autour d’une tournée, c’est le risque structurel.
- L’ergonomie. Curseur du sélecteur de niveaux trop lent, déclencheurs d’interaction contextuelle irréguliers. Imputables à une version précoce, mais relevés.
- Un léger flou d’image sur un rendu qui se veut net.
- Un détail savoureux pour un lecteur français : la démonstration est configurée en ZQSD par défaut, pas en WASD. Le testeur allemand qui l’a relevé recommande la manette. Le jeu est nativement AZERTY, ce qui n’arrive à peu près jamais.
L’accessibilité est mieux documentée qu’on ne le croit, et c’est le PlayStation Store qui détaille le plus. Il annonce 10 fonctions. On y trouve le jeu sans appui rapide sur les touches, sans commandes de mouvement et sans vibrations. S’y ajoutent la mise en pause à tout moment, les commandes de volume séparées et des sous-titres de base. Steam confirme la difficulté ajustable, et Xbox en compte 8. Aucune microtransaction, aucun contenu additionnel payant n’a été signalé.
19,99 €, et une édition physique sans tarif
La fiche Nintendo annonce 19,99 €. C’est la seule des quatre boutiques à donner un prix.
L’édition physique reste la grande inconnue. Un revendeur asiatique référence une cartouche compatible Switch et Switch 2, avec un prix annoncé comme à venir. La compatibilité Switch 2 est en revanche officielle : la fiche Nintendo porte un bloc dédié qui la déclare compatible, sans problème identifié.
Le report, lui, est documenté et assumé. Le jeu était annoncé pour l’été 2026, puis daté du 27 août. Le 10 août, le studio annonce le 24 septembre et en donne la raison. SEGA devient son éditeur pour le Japon et certains marchés asiatiques, ce qui aligne la sortie sur le Tokyo Game Show. Le studio écrit que ce délai ne sert pas à gagner du temps, mais à donner au jeu sa meilleure chance.
Qu’est devenu Boiler Interactive ?
Une seconde anomalie mérite d’être signalée, et celle-là porte un nom.
En septembre 2024, le jeu est annoncé avec deux éditeurs. Le communiqué de New Tales, toujours en ligne aujourd’hui, s’intitule d’ailleurs par les trois noms : New Tales, Red Raketa Studio et Boiler Interactive. Ce dernier y est décrit comme un éditeur nouvellement créé. Son PDG Paul-César Elie y déclare que Kalanoro représente une occasion enthousiasmante, en tant que premier titre de leur catalogue.
Depuis 2026, Boiler Interactive a disparu de toute la communication, sans qu’aucune annonce de retrait n’ait été faite. La mention légale de la fiche Steam ne crédite plus que New Tales SAS et Red Raketa Studio SARLU. Le billet du studio qui saluait ses deux éditeurs est pourtant toujours en ligne, lui aussi.
Un détail dans cette mention légale, puisque nous y sommes. La version française de la fiche Steam écrit : « Kalaboro est une marque déposée de Raketa Studio SARLU. » Le nom du jeu y est mal orthographié. La fiche Nintendo écrit correctement Kalanoro, mais les deux perdent le « Red » du studio.
Pourquoi ce jeu compte au-delà de lui-même
Madagascar n’a pas d’industrie du jeu vidéo constituée. Pas de chiffre d’affaires, pas de recensement de studios, pas de dispositif public de soutien identifiable. Le pays est absent des classements continentaux. Kalanoro est présenté par toute la presse malgache comme le premier jeu malgache publié mondialement sur consoles et sur PC, et nous n’avons rien trouvé qui contredise cette affirmation.
| Le marché africain du jeu vidéo | Chiffre |
|---|---|
| Chiffre d’affaires estimé | 1,8 milliard de dollars |
| Croissance annuelle | 12,4 % |
| Joueurs | près de 350 millions |
| Studios recensés en 2024 | environ 250, dont la quasi-totalité sous 1 million de dollars de revenus |
| Premier salon dédié, juin 2026 | 22 jeux présentés |
Trois personnes ont fabriqué ce jeu à Antananarivo, le soir après leur travail, avec une bourse de 2 000 euros et des coupures de courant. Cinq ans plus tard, il sort sur PC, PS5, Xbox et Switch. Sa meilleure idée est le taxi-brousse, ce minibus collectif qui assure les liaisons entre les villes malgaches. Dans le jeu, ce n’est pas un décor : c’est la maison du joueur, sa cuisine, et le bus de tournée de son groupe.
Un mot sur la créature du titre, puisque le jeu se présente comme un hommage. Dans le folklore malgache, le kalanoro est un petit être couvert de poils. Il est guérisseur ici, inquiétant ailleurs, et il change beaucoup d’une région à l’autre. Le studio a gardé la petite taille et les poils, ce qui est parfaitement conforme aux travaux des ethnographes.




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