Il y a des studios qu’on aime pour leurs aspérités autant que pour leurs réussites. Spiders était de ceux-là. La fermeture de Spiders, officialisée fin avril, laisse un vide particulier dans le paysage français : celui d’un petit studio parisien qui, dix-huit ans durant, a tenu tête aux mastodontes avec une obstination touchante, des budgets modestes et des mondes bien plus grands que ses moyens.
Dix-huit ans à viser plus haut que son budget
Tout commence en 2008. Une poignée d’anciens de Monte Cristo, soudés par le développement de Silverfall, refusent de se disperser et fondent leur propre maison à Paris. À leur tête, Jehanne Rousseau, scénariste et directrice qui imprimera sa patte à presque tous les jeux du studio. Spiders se cherche d’abord avec Faery, puis trouve sa voie en 2013 avec Mars: War Logs, premier vrai geste d’indépendance créative. Suivront Bound by Flame et The Technomancer, des action-RPG imparfaits mais habités, reconnaissables entre mille.

L’art de faire grand avec peu
Car c’est là toute l’identité de Spiders : celle d’un studio « AA », ni blockbuster ni indé, qui compensait des moyens limités par une ambition démesurée. Univers denses, systèmes de dialogue fournis, factions à concilier, choix qui pèsent réellement sur l’aventure. On y jouait davantage en diplomate qu’en bourrin, et c’est ce qui faisait la différence. Restait cette rugosité technique, animations raides et décors parfois recyclés, que la communauté a fini par chérir comme une signature plutôt que de la fuir comme un défaut. Derrière chaque jeu, il y avait une vraie voix d’auteur, et ça, aucun budget ne l’achète.
GreedFall, le sommet
En 2019, le studio signe son chef-d’œuvre. GreedFall transpose le RPG dans un XVIIᵉ siècle fantasmé, entre exploration coloniale, intrigues de factions et magie, et privilégie la négociation à la violence. Le succès dépasse enfin le cercle des initiés : Spiders accède à une reconnaissance qu’il n’avait jamais connue, et se fait racheter dans la foulée par Nacon, filiale du groupe Bigben. Trois ans plus tard, Steelrising enfonce le clou avec un Paris révolutionnaire alternatif, ravagé par les automates de Louis XVI, et une formule plus proche du die-and-retry exigeant.

Fin 2024, Jehanne Rousseau passe la main, remplacée à la direction par Anne Devouassoux. Le studio a doublé de taille, GreedFall II se prépare : tout indiquait une nouvelle étape, plus ambitieuse encore. C’était sans compter la suite.
Pourquoi la fermeture de Spiders ? Une mort par ricochet
Le plus cruel, c’est que Spiders n’est pas mort de ses jeux. Il est mort des comptes de sa maison mère. Début 2026, Bigben, actionnaire principal de Nacon, ne parvient pas à rembourser un emprunt obligataire de 43 millions d’euros. Nacon bascule en grave crise financière, place plusieurs de ses studios en vente, et fixe une date butoir pour trouver un repreneur. Faute d’offre viable, la liquidation devient inévitable : elle est prononcée autour du 28 avril 2026. Plus de soixante-dix salariés se retrouvent sur le carreau.
Le Syndicat des Travailleurs du Jeu Vidéo n’a pas mâché ses mots, dénonçant une « mauvaise gestion » de la direction de Nacon qui aurait « activement saboté des studios viables ». La fermeture de Spiders devient alors le symbole d’un danger devenu trop courant : celui des studios moyens, rachetés sur la promesse d’un avenir radieux, puis emportés par les difficultés d’un groupe sur lequel ils n’ont aucune prise. Après tant d’autres, en France comme ailleurs, c’est encore un pan de savoir-faire qui s’évapore du jour au lendemain.
Ce qu’il reste
Que devient GreedFall II, alias The Dying World ? Le communiqué du studio est d’une sécheresse glaçante : le contenu prévu sortira via Nacon, « et ensuite… c’est tout ».
Aucun support au-delà. Les jeux, eux, restent jouables, et c’est déjà beaucoup : une poignée de mondes singuliers, faits main, qui continueront d’exister sur nos disques durs longtemps après la dispersion de ceux qui les ont bâtis.

Spiders n’a jamais fait de jeux parfaits, et c’est précisément ce qui les rendait attachants. On y sentait la main, l’envie, le pari permanent de raconter de grandes histoires avec de petits moyens. Dans une industrie qui écrase ses studios moyens entre les blockbusters hors de prix et les indés agiles, la disparition de Spiders n’est pas qu’une ligne dans un bilan comptable : c’est un savoir-faire, une voix française singulière, et plus de soixante-dix carrières qu’on jette avec l’eau du bain. La prochaine fois qu’on relancera GreedFall, on aura une pensée pour celles et ceux qui l’ont fait.




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