Il y a des sorties où la presse et les joueurs semblent parler de deux jeux différents. Marvel Tokon: Fighting Souls est de celles-là. Les critiques professionnelles tournent autour de 82 sur cent. Certaines parlent même du meilleur jeu de combat depuis des années. Sur Steam, au même moment, les avis négatifs sont majoritaires. Les deux camps ont pourtant raison, et c’est tout le sujet de ce test.
Quatre contre quatre, signé Arc System Works
Commençons par ce qui ne souffre aucune discussion. Le jeu est développé par Arc System Works, le studio japonais de Guilty Gear et de Dragon Ball FighterZ. Il est édité par PlayStation Publishing, donc par Sony. Autrement dit, ce sont les meilleurs spécialistes du monde sur ce terrain précis. Celui du jeu de combat en deux dimensions, à la lisibilité maniaque.
Le format retenu est le quatre contre quatre. On constitue une équipe de quatre héros. On en contrôle un à la fois, puis on permute en cours d’échange. C’est la grammaire des Marvel vs Capcom, poussée d’un cran. Le genre s’était souvent perdu dans un chaos illisible. Ici, la mise en scène sépare clairement ce qui frappe de ce qui passe derrière.
Le rendu tient beaucoup à la patte du studio. Les personnages sont modélisés en trois dimensions. Ils sont cependant éclairés et animés pour ressembler à des planches en mouvement. Les poses sont tenues quelques images de trop, exactement comme dans une case de comics. C’est somptueux, et c’est surtout fonctionnel. On lit ce qui se passe même à quatre personnages à l’écran.

Marvel Tokon face à l’héritage de Marvel vs Capcom
Un mot de contexte est nécessaire, car ce jeu arrive après une longue absence. La série Marvel vs Capcom a défini ce genre pendant vingt ans. Elle l’a aussi laissé en friche. Son dernier épisode, Infinite, avait déçu en 2017, notamment pour son casting et sa présentation. Depuis, plus rien de comparable n’était sorti.
Le terrain était donc libre, mais piégé. Les amateurs du genre attendaient un successeur depuis presque dix ans. Leurs attentes étaient précises, et parfois contradictoires. Certains voulaient le chaos d’antan, d’autres une lisibilité nouvelle. Arc System Works a tranché en faveur de la seconde option.
C’est un choix, et il se défend. Le jeu est plus lisible que ses ancêtres, mais aussi moins brutal dans ses excès. Ceux qui aimaient les combos interminables de Marvel vs Capcom 2 trouveront donc l’ensemble plus discipliné. Ce n’est pas un défaut, c’est une orientation.
Vingt personnages répartis en cinq équipes
Le jeu sort avec vingt combattants. Ils sont organisés en cinq escouades thématiques de quatre. On y trouve les Unbreakable X-Men, les Amazing Guardians, les Fighting Avengers, les Knights of Doom et les Samurai Outriders. Ce découpage sert surtout la narration. Rien n’oblige en effet à le respecter dans la plupart des modes, où l’on compose son quatuor librement.
La sélection mélange intelligemment les têtes d’affiche et les seconds couteaux. Spider-Man et Docteur Fatalis côtoient ainsi des noms que le grand public ne connaît pas. C’est plutôt bon signe. Cela indique que le studio a choisi ses combattants pour ce qu’ils permettent de faire, et non pour leur notoriété.
Vingt personnages pour un jeu de combat neuf, c’est un chiffre honnête. Ni généreux, ni chiche. Le vrai enjeu reste leur diversité de style. Sur ce point, le constat revient avec constance chez ceux qui ont beaucoup joué. Les archétypes sont réellement distincts, et changer d’équipe change la façon de jouer.
Profond dessous, abordable dessus
C’est probablement la plus belle réussite du jeu, et la plus difficile. Un jeu de combat en équipe est d’ordinaire un mur. Il faut apprendre quatre personnages, leurs enchaînements, puis la façon de les articuler. Ici, les commandes permettent de sortir des séquences spectaculaires sans maîtriser des saisies compliquées.
Le risque de cette approche est connu. En simplifiant, on aplatit, et le jeu se vide au bout de vingt heures. La profondeur se déplace cependant ailleurs. Elle est dans le choix du moment où l’on permute, dans la gestion des ressources d’équipe, et dans la lecture de l’adversaire. Un débutant s’amuse donc immédiatement. Un joueur assidu continue de progresser. Peu de jeux du genre réussissent ce grand écart.
Notons enfin une information que la presse anglophone ne relève pas, et qui compte chez nous. Le jeu est intégralement traduit et doublé en français.

Kieron Gillen écrit cinq histoires
Le mode solo est la faiblesse historique du genre. C’est là que le jeu surprend le plus. Le mode Épisode réunit cinq récits, un par équipe, tous écrits par Kieron Gillen. Ce nom ne dira rien à beaucoup de joueurs. Il pèse pourtant lourd dans la bande dessinée, car c’est l’auteur d’Uncanny X-Men et de The Wicked + The Divine.
Chaque épisode est en outre illustré par un dessinateur différent, avec un style propre. Tous convergent vers une même menace, le Champion. Le procédé rappelle une série de comics et ses numéros spéciaux. Il évite surtout l’écueil habituel du mode histoire, ce couloir de combats reliés par des dialogues sans enjeu.
Faire écrire son solo par un scénariste de bande dessinée reconnu paraît évident après coup. Cela n’avait pourtant jamais été fait à ce niveau sur une licence de super-héros. Le résultat donne donc au jeu une raison d’exister pour qui ne mettra jamais un pied en ligne.
Rollback, écran partagé et jeu croisé
Sur le papier, l’équipement en ligne est celui qu’on attend en 2026. Le jeu utilise du rollback. Cette technique masque la latence en rejouant les images, plutôt qu’en attendant les informations de l’adversaire. Il propose par ailleurs le jeu croisé entre PlayStation 5 et ordinateur. Il conserve enfin un écran partagé local, ce qui devient rare.
Dans les faits, la qualité des parties dépend beaucoup de la machine d’en face. Les affrontements entre joueurs PC et PlayStation 5 reviennent régulièrement dans les plaintes, avec un rollback qui se comporte mal. Ce défaut n’est cependant pas indépendant du suivant. Il en découle directement.
Sur PC, le jeu s’effondre
Venons-en au cœur du problème. La version PC est mal en point, et les chiffres le disent sans ambiguïté. Sur sa page Steam, le jeu affiche 2 473 avis négatifs pour 2 161 positifs. Cela donne une évaluation « moyenne », que rien ne laissait prévoir au vu des critiques professionnelles. Au lendemain de la sortie, la proportion de mécontents dépassait même les cinquante-cinq pour cent.
Les symptômes décrits sont concordants et techniques. On relève des chutes de framerate et des saccades, y compris sur des configurations largement au-dessus des exigences. On note surtout une anomalie révélatrice. Le processeur sature, souvent sur un seul cœur, pendant que la carte graphique reste peu sollicitée. Pour un jeu de combat en deux dimensions, c’est exactement l’inverse du profil attendu.
Le studio a réagi le 7 août, sobrement. Il a indiqué avoir conscience que certains joueurs sur ordinateur rencontraient des problèmes de performance, et que l’équipe enquêtait activement. Aucune cause n’a été nommée. Aucune date de correctif n’a été annoncée. Un correctif du premier jour existait pourtant déjà, et il n’a pas suffi.
Un compte PSN pour jouer sur Steam
À cela s’ajoutent des choix qui ne viennent pas du développeur. Jouer à la version Steam impose de se connecter à un compte PlayStation Network. La mesure est devenue courante chez Sony, et elle reste mal reçue. Elle a en outre une conséquence concrète. Le jeu n’est pas achetable dans cent trente-deux pays, où le PSN n’est pas officiellement disponible.
Plusieurs analyses avancent par ailleurs une hypothèse. Les services PlayStation tournant en arrière-plan participeraient à la surcharge du processeur. Rien n’est confirmé à ce stade, et nous ne l’affirmerons donc pas. L’accumulation dessine cependant une version PC traitée comme un portage secondaire. C’est difficile à admettre pour un jeu vendu au même prix.
L’anti-triche condamne le Steam Deck
Un dernier point mérite un avertissement clair. Le jeu utilise Easy Anti-Cheat, mais sans activer sa prise en charge sous Linux. Résultat, il refuse de se lancer sous SteamOS, et donc sur Steam Deck. Le message affiché indique qu’aucun module d’anti-triche n’a été trouvé pour cette plateforme.
Le jeu n’a par ailleurs aucune certification Steam Deck. Le seul contournement consiste à installer Windows en double amorçage sur la console portable. Ce n’est pas une solution, c’est un aveu. Si vous jouez principalement sur Deck, le sujet est donc clos. Ce jeu n’est pas pour vous aujourd’hui.




Un pass annoncé avant la sortie
Reste la question commerciale, et elle agace pour de bonnes raisons. Un pass première année a été détaillé avant même que le jeu ne sorte. Il comprend quatre personnages et une arène. Leur déploiement s’étale jusqu’à la fin de l’année 2027, et le premier combattant supplémentaire est attendu à l’automne.
Le procédé n’est pas illégitime en soi, car un jeu de combat vit de ses ajouts. Annoncer le calendrier des contenus payants avant la sortie envoie cependant un message désagréable. Celui d’un casting découpé à l’avance. Trois éditions coexistent d’ailleurs, et la facture grimpe vite si l’on veut tout.
La PlayStation 5 échappe à tout cela
Il faut le dire nettement, car cela change la recommandation du tout au tout. Aucun des reproches précédents ne concerne la version PlayStation 5. Pas de saturation du processeur. Pas de compte à lier, puisqu’on y est déjà. Pas d’anti-triche qui bloque la machine. Sur console, on joue donc au jeu que la presse a testé et aimé.
C’est aussi pour cette raison que l’écart entre les critiques et les avis Steam n’est pas une contradiction. Les testeurs ont majoritairement joué sur PlayStation 5, où le jeu est excellent. Les joueurs mécontents sont sur ordinateur, où il fonctionne mal. Personne ne ment. Chacun décrit sa propre version.
Un conseil pratique, enfin, si vous êtes sur ordinateur et impatient. Surveillez l’évaluation Steam plutôt que les tests, car c’est elle qui bougera le jour où le correctif arrivera. Un retour en zone positive vous servira de signal d’achat. Tant qu’elle stagne, le problème n’est pas réglé.
Une dernière remarque, car elle vaut pour tous les jeux de ce genre. Un jeu de combat s’achète pour trois ans, pas pour trois semaines. Sa valeur dépend donc de la santé de sa communauté en ligne, et du suivi du studio. Sur ce point, Arc System Works a fait ses preuves avec Guilty Gear Strive. Ce n’est pas une garantie, mais c’est un antécédent rassurant.
Marvel Tokon est le meilleur jeu de combat en équipe depuis longtemps. Arc System Works signe le travail d’un studio au sommet de son art : une lisibilité que le genre avait perdue, vingt personnages qui se jouent différemment, et un mode solo confié à Kieron Gillen qui répond enfin à la vieille objection du joueur solitaire. Sur PlayStation 5, achetez-le sans hésiter. Sur PC, attendez. Le processeur sature, le rollback se dégrade en jeu croisé, un compte PSN est obligatoire, cent trente-deux pays ne peuvent pas l’acheter, et l’anti-triche interdit le Steam Deck. Le studio a reconnu le problème le 7 août, sans annoncer ni cause ni date.




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