Une entreprise cotée n’emploie pas les mots « continuité d’exploitation » à la légère. C’est la formule comptable qui signale qu’elle n’est pas sûre de pouvoir tenir ses engagements au-delà d’une date. Don’t Nod a inscrit cette date au 31 janvier 2027.
Le point d’activité du 4 septembre, ligne par ligne
Le studio parisien a publié un point sur son premier semestre, et les chiffres sont sans ambiguïté :
- un chiffre d’affaires économique de 6,1 millions d’euros sur le semestre, en recul de 56 % sur un an
- une trésorerie passée de 15,4 millions fin 2025 à 9,8 millions fin juin, puis à 8 millions fin juillet
- aucune production immobilisée sur la période
- Aphelion et le projet interne « P14 » non capitalisés, ce dernier ne remplissant pas le critère lié à la capacité de financement
- un projet de transformation prévoyant jusqu’à 90 suppressions de postes en France
La phrase qui compte tient en une ligne : la poursuite de l’activité dépend en partie de l’obtention d’un financement extérieur, ce qui constitue une incertitude significative sur la continuité d’exploitation au-delà du 31 janvier 2027.
Qu’est-ce qu’une incertitude sur la continuité d’exploitation ?
C’est une mention que les commissaires aux comptes imposent quand la trésorerie prévisionnelle ne couvre pas les douze mois à venir. Elle ne vaut ni dépôt de bilan, ni figure de style. Elle dit une chose simple : sans argent frais avant fin janvier, l’entreprise ne peut pas garantir qu’elle fonctionnera encore. Don’t Nod a levé des fonds à plusieurs reprises depuis son introduction en bourse, et c’est là qu’il faut chercher la suite : une augmentation de capital, un éditeur qui finance P14, ou une cession.
Le détail sur P14 mérite d’être lu deux fois. Le projet n’est pas capitalisé parce qu’il ne remplit pas le critère lié à la capacité de financement, alors que le studio dit avoir reçu des marques d’intérêt. Autrement dit, des éditeurs regardent, personne n’a signé.
Les commissaires aux comptes avaient alerté dès juin
L’échéance de janvier 2027 n’est pas le premier signal, et le précédent était plus brutal. Les commissaires aux comptes de Don’t Nod ont déclenché une procédure d’alerte, présentée aux actionnaires lors de l’assemblée générale du 17 juin 2026.
Leur rapport donne une trésorerie d’environ 8,8 millions d’euros au 7 avril 2026. Il ajoute une projection. Sans financements complémentaires, les ressources de l’entreprise pourraient être épuisées « au cours du mois de novembre 2026 ». Et cela malgré les revenus attendus d’un nouveau titre et les économies déjà engagées.
Une précision d’honnêteté : ces chiffres ne s’enchaînent pas avec ceux du point d’activité de septembre, qui donne 9,8 millions fin juin puis 8 millions fin juillet. Les deux documents ne mesurent probablement pas la même chose, et nous ne savons pas laquelle des deux séries est la trésorerie nette. Nous les donnons donc côte à côte, sans en tirer de courbe.
Tencent, premier actionnaire de Don’t Nod, a dit non
C’est l’élément le plus lourd du rapport, et il explique tout le reste. Tencent est le principal actionnaire du studio depuis sa participation de 2021. Les commissaires écrivent qu’il « ne souhaite pas, à court terme, participer à une augmentation de capital ni financer les projets en développement sous forme de co-production ».
Autrement dit, la porte la plus évidente est fermée. Le conseil d’administration s’était réuni le 25 mai 2026. À cette date, aucune des pistes de financement engagées depuis plusieurs mois n’avait abouti à un engagement signé. C’est ce constat qui a conduit les commissaires à refuser d’attester la continuité de l’exploitation.
Le calendrier se lit alors autrement. Un premier actionnaire qui annonce en juin qu’il ne remettra pas d’argent à court terme laisse trois solutions. Un autre investisseur, un éditeur qui finance P14, ou une cession. Trois mois plus tard, le point d’activité de septembre montre qu’aucune des trois n’est réglée.
Un second plan social en un an
Le studio en est à son second resserrement. Il avait déjà réduit ses effectifs l’an dernier, et il remet le sujet sur la table douze mois plus tard, avec un chiffre plus lourd. Jusqu’à 90 postes en France, pour une entreprise qui en comptait quelques centaines, dépasse de loin l’ajustement.
Nous avons testé Aphelion en mars et nous en avions écrit qu’il signait « un très beau voyage un peu vide ». C’est le jeu que le communiqué mentionne comme non capitalisé, ce qui, en langage comptable, veut dire qu’il n’a pas rapporté assez pour justifier de porter ses coûts à l’actif. Le studio de Life is Strange, dont nous avons raconté ce que la série a apporté au jeu vidéo, se retrouve donc à devoir démontrer sa viabilité sur un titre à la fois.
Et Dear Villagers la même semaine
Le calendrier ne s’arrête pas là. Dans les mêmes jours, l’éditeur français Dear Villagers, connu pour The Forgotten City, a vu sa structure réduite après une série d’échecs commerciaux. Deux maisons françaises en difficulté la même semaine décrivent un état du marché plutôt qu’une coïncidence.
Don’t Nod n’a pas déposé le bilan, et rien n’est joué : une levée de fonds ou un éditeur qui signe P14 change tout, et le studio a déjà passé des caps de ce genre. Mais l’échéance est écrite noir sur blanc, elle est au 31 janvier, et elle porte sur l’existence de l’entreprise et non sur un projet. Pour un studio qui a donné à la France une de ses rares séries reconnues dans le monde entier, la question n’est plus de savoir quel jeu il fera ensuite. Elle est de savoir s’il en fera un.




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